jeudi 22 novembre 2012

“LES JEUNES DE TURQUIE RACONTENT” – L’Histoire est-elle la même, vue de Muğla et de Diyarbakır?


Pour raconter l'Histoire, on s'adresse d'ordinaire aux anciens, à ceux qui ont beaucoup vécu. L’équipe de Leyla Neyzi, professeure d’anthropologie à l’université Sabancı d’Istanbul, a préféré interroger les jeunes. Ils sont cent, de 15 à 35 ans, originaires de deux provinces que plus d’un millier de kilomètres et beaucoup d’autres réalités séparent: Muğla dans l’ouest et Diyarbakır à l’est. Objectif: encourager l'empathie et la compréhension mutuelle.
Lepetitjournal.com d’Istanbul (photo AA): Pourquoi vous adresser à des jeunes pour raconter l’Histoire ?
Leyla Neyzi
: Notre projet s’intitule “Les jeunes de Turquie racontent.” Premièrement, il y a très peu de travaux universitaires sur les jeunes en Turquie, alors même que la majorité de notre population est jeune. (…) Nous voulions découvrir comment les jeunes de l’ouest et de l’est, pour parler de manière schématique, se perçoivent les uns et les autres, et à quel point cette perception est retranscrite dans les médias. D’ordinaire, l’Histoire orale est plutôt associée aux personnes âgées. Nous avons voulu l'utiliser d’une manière plus ethnographique. Je veux dire que désormais, l’Histoire n’est plus uniquement considérée comme quelque chose de forcément vécu. L’Histoire est une construction. Les historiens eux-mêmes le reconnaissent. Nous utilisons, pour nous construire, aussi bien les événements que nous avons vécus que ceux nous n’avons pas vécus. Dans un pays comme la Turquie où le passé est encore à ce point présent et omniprésent, nous posons ces questions : Comment les jeunes conçoivent-ils l’Histoire ? Quelle mémoire sociétale ont-ils ?
La réponse est-elle très différente selon que ces jeunes ont grandi à Muğla ou à Diyarbakır ?
Sans aucun doute. Ces jeunes ont des mémoires sociétales très différentes. Les expériences vécues par leurs proches sont tellement différentes que cela influence considérablement leur façon de concevoir l’Histoire. Pour être tout à fait franche, nous ne nous attendions pas à une telle différence. (…) La guerre que subissent depuis 30 ans l’est et le sud-est de la Turquie explique que les expériences vécues par les Kurdes là-bas – car la région est majoritairement kurde – se ressemblent énormément. A tel point que leurs histoires se ressemblent jusque dans les plus infimes détails, comme s’ils s’étaient écoutés. (…) La plupart des jeunes de Diyarbakır ont grandi dans des conditions économiques très difficiles et dans un espace d’expression politique très restreint. Ils ont intégré dans leur mémoire ce qu’ont vécu leurs pères et mères, grands frères et autres proches.
Tandis qu’à Muğla…?
Vue de Muğla, la guerre dans le sud-est semble très éloignée. La guerre, c’est quelque chose qu’ils suivent dans les médias. S’ils n’y sont pas envoyés pour leur service militaire ou s’ils n’y sont pas mutés en tant que fonctionnaires, les jeunes de Muğla ne vont jamais d’eux-mêmes à l’est. Ils connaissent mal le reste du pays et leur mémoire est très locale. A l’inverse, les jeunes de Diyarbakır sont souvent obligés, pour travailler, de migrer vers l’ouest. Donc ils connaissent assez bien le reste de la Turquie. Le principal souci des jeunes de Muğla, c’est l’éducation et l’amélioration de leurs conditions de vie. Ils répètent souvent que grâce au tourisme et à la modernisation, ils mènent une vie meilleure que celle de leurs parents. Ce sont des jeunes au sens le plus classique du terme et ils ont tendance à regarder l’avenir de manière positive. Les jeunes du Kurdistan, eux, sont entre guillemets beaucoup plus “vieux”. On dirait qu’ils ont déjà vécu deux ou trois vies. C’est plus difficile pour eux de regarder l’avenir avec espoir même si, en même temps, il y a chez eux une grande envie de lutter pour améliorer leur situation.
Avez-vous eu du mal à convaincre ces jeunes de se confier à vous ?
A Diyarbakır, nous avons été très étonnés. Nous avons eu l’impression que les jeunes attendaient notre micro. Ils pensent que leurs histoires ne sont pas connues à l’ouest, qu’il y a dans le pays un vrai manque d’empathie à leur égard. Nous avons allumé le micro et ils se sont mis à raconter. A tel point que certains d’entre eux, qui avaient commencé par dire qu’ils ne savaient pas quoi raconter, ont ensuite parlé sans interruption pendant deux heures. Beaucoup ont même dit, en regardant le micro, qu’ils voulaient envoyer un message à l’ouest. Les jeunes de Diyarbakır ont donc très bien compris ce que nous voulions faire. A Muğla, c’était très différent. Les jeunes n’ont pas bien compris pourquoi nous voulions parler avec eux. Ils ne se considèrent pas vraiment comme des individus qui auraient quelque chose à raconter, justement parce qu’ils sont et se voient comme jeunes.
Comment parlent-ils les uns des autres ?
Les jeunes Muğla, parfois, parlent en des termes négatifs voire racistes des jeunes de l’est et cela nous a beaucoup peiné. Ce n’est pas quelque chose qu’ils cachent, c’est dit ouvertement. Mais ce qui est étonnant – car en même temps, c’est une chose connue – c’est que derrière ce racisme, on ne trouve pas en priorité des questions liées au “terrorisme”, mais à des problèmes économiques. La concurrence économique, pour être claire. Il y a beaucoup de jeunes de l’est installés à Muğla pour travailler – c’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons choisi Muğla – et les locaux les perçoivent comme une menace. Cela crée des tensions. Les jeunes de l’est et du sud-est se plaignent de stéréotypes qui ne changent pas même après des années de vie commune.
Vous avez interrogé 100 jeunes. Comment avez-vous procédé ?
Nous avons employé une méthode très ethnographique. Nous avons passé beaucoup de temps avec les personnes interrogées, y compris avant les entretiens. Nous sommes entrés en contact avec eux non pas via des organisations mais par le biais de relations personnelles. Notre équipe est formée de jeunes. Ce sont donc des connaissances de nos élèves, de nos assistants, qui ont permis d’établir ces relations de confiance. (…) Nous n’avions pas de liste de questions déjà prêtes car ce n’est pas cela, l’Histoire orale. Nous avons demandé aux jeunes de se raconter. Nous avons choisi de les écouter, parfois pendant deux, trois, quatre, cinq heures. Nous voulions qu’ils choisissent seuls ce dont ils allaient parler. Nous avons retranscrit ces premiers entretiens puis nous sommes retournés les voir pour un nouvel entretien. En général, le premier entretien a été enregistré au dictaphone et le deuxième, à la caméra.
Avez-vous veillé à maintenir un équilibre entre les récits de Muğla et ceux de Diyarbakır ?
Entre les jeunes des deux provinces, nous avons essayé d’établir un équilibre mais les entretiens ont un peu perturbé cet équilibre. Les entretiens de Diyarbakır étaient toujours plus longs, plus riches. Les jeunes avaient toujours plus de choses à raconter. Quand on met les transcriptions les unes sur les autres, la pile de Diyarbakır est beaucoup plus lourde que celle de Muğla. Cela montre qu’il est à la fois plus difficile mais aussi plus enrichissant de mener un projet d’Histoire orale avec des gens qui ont vécu des épisodes traumatisants. Nous avons aussi mené quelques entretiens à Berlin, avec des jeunes originaires de Muğla et de Diyarbakır.
Une vingtaine de témoignages sont en ligne sur un site internet, en turc et en kurde, depuis début novembre. Quelles réactions avez-vous reçues ?
Nous avions choisi d’un commun accord de modifier les prénoms des jeunes interrogés. Mais depuis la mise en ligne, certains jeunes nous ont écrit pour nous demander pourquoi nous avions changé leurs prénoms car ils avaient partagé la vidéo sur leur page facebook (rires). Ce sont les jeunes qui font connaître le projet en partageant notre site sur facebook et twitter. Nous avons reçu beaucoup de retours, souvent des retours positifs. Dans un pays comme la Turquie où l’Histoire orale et l’anthropologie sont encore des sujets très neufs, ce genre de projet surprend et plait.
Et la suite ?
Nous avons beaucoup de matière. Une exposition ouvrira ses portes le 30 novembre à Istanbul. Nous terminons un livre qui racontera le projet de manière très détaillée. En 2013, nous prévoyons de faire voyager l’exposition à Muğla, Diyarbakır et Berlin. Nous avons une dette envers ces jeunes.
Propos recueillis par Anne Andlauer (http://www.lepetitjournal.com/istanbul.html) jeudi 22 novembre 2012
L’exposition “Tahayyül ve Karsilasmalar arasinda” (Entre imagination et confrontations) sera visible du 30 novembre au 29 décembre à Istanbul. Adresse : Hamursuz Fırını, Şair Ziya Paşa Yokuşu, No:13 Kuledibi
Le site internet du projet : http://www.gencleranlatiyor.org/

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