lundi 10 juin 2013

#OCCUPYGEZI - Kerem Bilgin: "Un éventail social, politique et culturel très large, que je qualifie d'explosion sociale”

L'Université d'Istanbul, la plus ancienne de la ville, a organisé un mini-amphithéâtre dans le parc de Taksim samedi après-midi, toujours occupé par des milliers de personnes. Les manifestants, microphone à la main, ont exprimé leurs revendications et leur vécu des derniers jours. Kerem Bilgin, assistant de recherche en droit international public à l'Université d'Istanbul, était présent. Il livre au petitjournal.com d'Istanbul sa vision des événements des dix derniers jours.

Lepetitjournal.com d'Istanbul: Comment avez vous suivi les récents événements en Turquie ?
Kerim Bilgin (photo personnelle): J'ai atterri à Taksim vendredi soir et je dois dire que j'ai assisté à des scènes révolutionnaires. Personne n'avait jamais vu une telle chose! Des gens pour lesquels la politique ne faisait ni chaud ni froid se sont mobilisés. Des slogans très critiques sur la politique du gouvernement ont été brandis. Et surtout, la violence de la police était absolument inouïe. Les policiers chargeaient à coup de capsules de gaz lacrymogènes, de jets d'eau mais aussi les TOMA (les panzers de la police, ndlr) fonçaient directement sur les gens. Il n'y avait aucune considération humaine. Les gaz provoquaient une irritation et une asphyxie des voies respiratoires que je n'ai jamais connues. L'attitude de la police a beaucoup contribué à ce qui rassemble aujourd'hui les occupants du parc Gezi.

Les trois plus grands groupes de supporters de football de Turquie – Beşiktaş, Fenerbahce et Galatasaray – jouent un rôle important dans la mobilisation, alors qu'il y a un mois à peine, ces mêmes supporters se battaient aux abords des stades. Comment l'expliquez-vous ?
Il y a toujours eu des grandes tensions entre ces trois groupes de supporters. Mais je dois dire que là nous avons affaire à un miracle ! Ils se tiennent par la main, agissent ensemble pendant les heurts. Le groupe Çarşı (Beşiktaş) est particulièrement apprécié. Il faut dire qu'il manifeste une certaine sensibilité pour les problèmes sociaux depuis quelque temps déjà, ce qui est rare pour un groupe de supporters de football, qui plus est en Turquie. Ici, le football est le premier sujet de discussion et constitue une très grande distraction, dont le gouvernement aime à profiter. Çarşı s'est mis au devant de la scène, en allant sur la ligne de front. (On peut reconnaître le passage des membres de Çarşı par le “A” entouré d'un cercle qu'ils peignent sur les murs, proche du symbole des anarchistes, ndlr) La coopération de ces trois grands groupes de supporters est l'exemple même de ce à quoi nous avons affaire dans le parc de Taksim. Une hétérogénéité incroyable, un éventail social, politique et culturel très large, que je qualifie d'explosion sociale.

Venons-en au parc, qui est devenu un véritable village de quelques milliers d'habitants avec des points de ravitaillement, des centres médicaux toujours équipés… Comment expliquez-vous que les manifestants arrivent si bien à s'organiser malgré le caractère acéphale du mouvement ? Qui finance la nourriture, par exemple ?
En effet, le Parc Gezi n'obéit au leadership d'aucun groupe. Il y a la présence de partis d'extrême gauche, d'une gauche plus modérée, la présence des kémalistes, des musulmans anti-capitalistes, de nationalistes républicains. Aucun n'arrive à prendre le dessus. Une précision cependant: les gens qui habitent le parc sont en général issus de la classe moyenne. Au niveau du financement, il n'est pas centralisé et il est donc très difficile de retracer son origine. Mais il provient principalement de donations de la part des Stambouliotes, mais aussi des Turcs en général. Le directeur général d'un site de commande en ligne a même annoncé qu'il avait reçu 1.300 commandes de repas provenant de l'étranger.

La première revendication, et celle qui semble être la plus partagée, est l'abandon du projet d'urbanisation du parc. Pourquoi ce parc a-t-il autant d'importance ? Pouvez-vous revenir sur son histoire ?
Taksim est un centre très symbolique, historique d'Istanbul. C'est même la place la plus centrale de la Turquie. Il faut dire qu'Istanbul manque de places publiques, comme il peut y avoir en Europe. C'est sans doute dû à notre culture architecturale. Le parc de Taksim n'a pas toujours été comme cela. Dans l'Empire ottoman, c'était un cimetière arménien et une caserne, appelée la caserne des Canonniers, ancienne école militaire. Un monument a été érigé en 1928, dit le monument de la République de Taksim, où vous pouvez voir les grandes figures fondatrices de notre République. Il faut dire qu'il y a très peu de monument dédiés à la République, comparés à ceux consacrés à Atatürk. Dans les années 40, la République a voulu marquer à nouveau son sceau sur la place Taksim. Elle a donc fait détruire la caserne, qui avait déjà subi une première transformation en stade. Le parc a été inauguré en 1943, sur une idée d'Henri Prost, urbaniste français très réputé à l'époque. Après, Istanbul est devenue une masse de béton. En plus, beaucoup de bâtiments ont été détruits parce qu'on n'a pas eu assez conscience du patrimoine. Les gens résistent pour cette raison. Autre chose, le parc Gezi fait l'objet d'une telle contestation car quel que soit le projet d'Erdoğan, c'est le transfert d'une propriété publique à une propriété privée qui est critiqué.

Le Président Abdullah Gül et le vice-Premier ministre Bülent Arınç tiennent des propos plus modérés que le Premier ministre Erdoğan, qui reste très ferme. Que pensez-vous de la dissonance des discours tenus par le gouvernement ?
Il apparaît qu'il y a une divergence au sein de l'AKP. Le Président, le vice-Premier ministre et le maire d'Istanbul même tiennent des discours beaucoup plus apaisants que le Premier ministre. Ce dernier reste très agressif. Le Premier ministre n'annonce aucun signe de pas en arrière, au contraire, il a l'air de vouloir aller de l'avant. Il a des paroles très polarisantes. Il a même annoncé récemment la destruction du centre culturel Atatürk, l'un des plus grands théâtres d'Istanbul, dont les multiples projets de rénovation avaient conduit à sa fermeture en 2007.

Propos recueillis par Diane Jean (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 10 juin 2013

Les deux Françaises arrêtées à Istanbul la semaine dernière en marge des manifestations antigouvernementales ont été remises en liberté samedi midi. Selon l'avocate de l'étudiante Erasmus Lorraine Klein, leur libération ne s'accompagne d'aucune mesure d'expulsion du territoire.

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