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lundi 15 juillet 2013

HATİCE ALTINIŞIK – "Les Alévis doivent être présents sur le terrain politique"

Le gouvernement de l'AKP (Parti de la justice et du développement) a récemment annoncé une nouvelle ouverture en direction de la minorité alévie. Cette annonce correspond aux 20 ans des événements de Sivas et suit de peu la crise du Gezi Parkı. De nombreux alévis s'étaient engagés dans le mouvement. Afin de comprendre cet engagement et la réalité de l'alévisme dans la Turquie d'aujourd'hui, nous avons interviewé une personnalité importante du militantisme alévi, Hatice Altınşık.
Lepetitjournal.com d'Istanbul : pouvez-vous présenter votre action militante ?
Hatice Altınşık (photo personnelle): Durant environ 20 ans, j'ai travaillé avec presque toutes les organisations alévies, dans un premier temps avec la Pir Sultan Abdal Derneği. Récemment je travaillais avec la Fédération Alévi Bektaşı. Mon combat a commencé avec le massacre de Sivas en 1993, et a continué avec les demandes des alévis pour la construction de cemevi ("maison du cem", lieux de culte des alévis, ndlr). D'autres demandes consistent en un statut légal pour les cemevi, la fin de l'obligation des cours obligatoires de religion, plus d'égalité au sein du Diyanet (Direction des affaires religieuses, rattachée au bureau du Premier ministre, ndlr) etc. J'ai été parmi ceux qui ont contesté en 2006 l'obligation des cours de religion (enseignement centré sur l'Islam sunnite, ndlr).
Pendant cette période, j'ai rencontré Kerem Altıoklar, de l'Université d'Ankara. Je lui ai demandé si il était possible que mon fils ne suive pas de cours de religion. Les professeurs de l'Université de Marmara m'avaient affirmé que cela n'était pas possible. Mais Kerem hoca m'a conseillé d'essayer et nous avons formulé notre demande. J'ai envoyé une pétition au préfet. Elle a été rejetée par le tribunal administratif. Je n'ai jamais accepté cette décision. Après que les médias ont parlé de mon initiative, elle a eu des conséquences sur les notes et la scolarité de mon fils. Ils le punissaient.
D'autres initiatives de ce genre ont suivi en 2007, et au fur et à mesure les ONG alévies se sont emparées du sujet. J'ai été avec l'ensemble d'entre elles, sauf la Fondation Cem et la Fondation Ehl-i Beyt. Après 20 ans de ce combat, j'ai compris que cela ne pouvait se régler simplement avec les organisations alévies. Cela devait passer dans la sphère politique. Car toutes nos demandes sont politiques. Elles nécessitent des réformes constitutionnelles. J'ai donc décidé de travailler également avec d'autres groupes qui feraient face aux mêmes problèmes. En ce moment j'essaie de créer une fédération qui ne soit pas un parti. Je m'y investis avec mon identité alévie.
Quelles sont les principales caractéristiques des organisations alévies en Turquie ?
Toutes ont les mêmes demandes. Mais certaines ont été fondées par l'État, par exemple Cem Vakfı. Leur but est la construction d'un nouveau modèle d'alévisme, qui soit fidèle au gouvernement et se limite à l'identité turco-musulmane. Ils veulent détruire ce qui s'oppose à cette homogénéisation via leurs propres associations, comme également Ehl-i Beyt Vakfı. Récemment, avec "l'ouverture alévie" (en 2009), plusieurs groupes ont été fondés par l'AKP. Cela est le cas de la Fédération Alevi Bektaşı d'Anatolie. Son objectif était uniquement la mise en application de l'ouverture alévie. Il s'agit de fausses organisations alévies.
En dehors d'elles, il y a de très nombreuses associations. J'essaie de m'y impliquer, car elles comptent généralement très peu de femmes. Cela contredit l'esprit de l'alévisme, selon lequel les hommes et les femmes sont égaux. Mais en fait, peu de personnes connaissent l'alévisme car l'éducation alévie a été marginalisée. La responsabilité en incombe aux alévis eux-mêmes, mais également au gouvernement.
Il est difficile de recenser toutes les organisations. Par exemple Pir Sultan Abdal Derneği ne compte pas moins de 300 branches. En tout, je dirais qu'il y a entre 450 et 500 associations, en mettant de côté les "fausses" que je vous ai citées. Mais il y a également beaucoup de groupes locaux. En les incluant, ce serait plutôt entre 3.000 et 4.000, sans compter ceux présents en Europe. Nous pouvons dire que les alévis sont attachés aux organisations et aux regroupements de manière générale.
Que signifie "être Alévi" ?
Notre façon de voir l'alévisme diffère de celle du gouvernement. Il met l'accent sur la dimension religieuse et veut le transformer en un dogme, avec des règles qui soient en accord avec les autres conventions de l'Islam. Nous voyons l'alévisme comme une croyance et une culture. Notre combat est de protéger sa version originale, dont l'expression est le concept de "doğa tanrı" (dieux de la nature) : nous respectons toutes les choses vivantes sur terre, et nous les regardons comme dieu lui-même.
Nous disons "je suis le dieu et j'ai le dieu", cela est dans toutes les chansons de l'alévisme. L'apparition des croyances alévies en Anatolie est bien antérieure à l'Islam, autour de 8.000-9.000 avant J.C, au temps des Hittites. La vision de l'alévisme comme faisant partie de l'Islam est une invention de la République. Dans les fatwas de l'Empire ottoman les alévis sont condamnés comme des non-musulmans. L'alévisme est une croyance très ancienne, qui est très attachée aux choses de la terre, leur accorde une grande valeur, et selon laquelle chaque être humain est divin. Cette dernière idée est résumée dans cette expression alévie : "je tiens le miroir dans ma main et je vois Ali".
J'ai beaucoup voyagé en Anatolie. Il y a une différence entre l'alévisme et les bektaşı. Si vous êtes né au sein d'une famille alévie, vous êtes alévi. Les bektaşı sont ceux qui décident d'adopter cette philosophie. Une turcologue française faisait par exemple des recherches sur les alévis, et elle a décidé de devenir bektaşı. Ces deux croyances considèrent les quatre éléments comme sacrés. Nous n'acceptons pas les chasseurs au cem (rituel religieux de l'alévisme, ndlr). Cela n'est pas une activité d'alévi. De même avec la famille de quelqu'un qui s'est suicidé, car il enlevé la vie à un dieu. La famille peut se retrouver isolée pour un temps, cela est notre plus sévère punition.
Que pouvez-vous dire à propos de la représentation des Alévis au sein des quatre principaux partis ?
Cela ne se chiffre pas par le nombre d'alévis, mais par la prise en compte de nos demandes. Il n'y a qu'un seul député alévi dans les rangs de l'AKP, Ibrahim Yiğit. Au CHP, quatre ou cinq. Ils ne sont pas à l'Assemblée en tant qu'alévis mais que membres de leur parti. Leur identité alévie n'est pas importante, puisqu'ils ne parlent pas plus des problèmes que les autres députés. Au contraire, le BDP a fait des propositions en faveur d'une discrimination positive pour les minorités. Les trois autres partis les ont repoussées.
Le CHP (Parti républicain du peuple, principal parti d'opposition, ndlr) ne représente pas les alévis. Le BDP (Parti de la paix et de la démocratie, parti d'opposition, pro-kurde) jouerait davantage ce rôle en portant les demandes de groupes minoritaires. Ses députés travaillent activement pour les droits des alévis. Mais ce n'est pas assez. Il devrait y avoir une représentation en accord avec la réalité de la population. Par exemple, il n'y a qu'un seul député syriaque, aucun arménien. Si la Constitution et le système politique permettaient une égalité entre tous, nous n'aurions pas besoin de cette représentation culturelle.
Par exemple, nous devrions utiliser "kızılbaş" (“tête rouge”, terme qui date de l'époque ottomane, ndlr) pour parler de certains groupes alévis. "Alévi" est un nom nouveau donné par l'État après que "kızılbaş" soit devenu un terme péjoratif et discriminant, à la fin de l'Empire ottoman. J'arrêterai de le rappeler le jour où je constaterai une égalité réelle avec le reste de la population, quand nos droits seront reconnus.
Alors, un "parti alévi" ?
Je ne pense pas que nous devrions avoir un parti alévi car nous ne sommes pas la seule communauté qui doit faire face à la pression du gouvernement : il y a les Arméniens, les Grecs, les Circassiens, les gitans, les Kurdes... Nous sommes tous mis sous pression par le même gouvernement. Il devrait y avoir quelque chose qui englobe tous ces groupes. Si aujourd'hui il y avait un parti alévi au pouvoir qui impose ses croyances et valeurs, je m'opposerai à lui. Cela n'est pas démocratique. Et cela irait à l'encontre de la philosophie de l'alévisme qui repose sur l'ouverture à tous. Malheureusement nous l'oublions parfois. Je pense qu'il est préférable d'avoir un parti au sein duquel chacun sera l'égal de l'autre et aura les mêmes droits, au-delà des origines individuelles.
Quid du CHP, parfois décrit comme le "parti des alévis" ?
Le CHP est un parti autoritaire et étatique. Il n'accepte pas l'altérité, alors qu'il y a une trentaine de communautés qui vivent en Anatolie. Il est impossible de voir le CHP comme le "parti des alévis", même si le leader en est depuis 2010 Kemal Kılıçdaroğlu, kurde et alévi. Les députés kémalistes votent contre toute discrimination positive en faveur des minorités, alévie ou autre. Le CHP a une mentalité étatique, ils veulent construire des citoyens pour l'État, point. Beaucoup d'alévis votent pour ce parti du fait de l'opposition entre laïcs et anti-laïcs. Les alévis ont peur de la charia. Et le gouvernement ne manque pas de les encourager à voter CHP. Mais je pense que ce vote ne résisterait pas à la création d'un parti qui engloberait le combat de toutes les minorités, pour la démocratie et les libertés.
Que pensez-vous de l'annonce récente de la part de l'AKP d'une nouvelle "ouverture alévie", après le précédent de 2009 ?
La première fois que l'AKP a proposé une feuille de route, nous avons hésité et beaucoup discuté à propos de notre participation ou non. Finalement, nous avons pensé qu'ils voulaient véritablement nous entendre, et qu'il s'agissait d'une occasion historique. Toutes les organisations se sont mises d'accord sur un certain nombre de demandes. Elles ont été envoyées au gouvernement. Mais beaucoup des conférences et ateliers qui ont été organisés n'incluaient pas d'alévis. Et dans le rapport final il n'y avait pas un mot à propos de nos demandes, cela n'avait rien d'une ouverture alévie. Ils voulaient uniquement contrôler, façonner et conditionner l'alévisme via l'Islam sunnite. Je ne crois pas à leur sincérité, comme beaucoup d'alévis. (voir cet article de Hürriyet Daily News)
Quelle a été la place des alévis, individus et organisations, dans le mouvement Gezi ?
Nous avons bien sûr été nombreux à être présents. Pir Sultan Abdal Kültür Derneği avait une plate-forme dans le parc jusqu'à l'intervention de la police. Une des principales raisons était le choix du nom pour le troisième pont sur le Bosphore. Yavuz Sultan Selim a massacré au début du XVIe siècle des dizaines de milliers d'alévis bektaşı, de manière systématique. Il n'est pas le seul à s'être livré à ces tueries, mais il en est un symbole. Essayez d'imaginer des alévis ayant cela en tête en traversant ce pont.
Nous avons donc manifesté, avec d'autres. Cela était l'élément le plus frappant du mouvement. Des groupes "d'autres" qui se rassemblent pour quelque chose en commun constituent la base de la démocratie. Cette image de Gezi, c'est l'alévisme même. Si une personne est blessée je devrais m'inquiéter pour elle. Le mouvement Gezi représente la philosophie alévie, celle des "autres".
C'est pour continuer ce combat qu'à présent je travaille avec le HDK, Halkların Demokratik Kongresi(Congrès Démocratique du Peuple), qui rassemble toutes les minorités. Le congrès compte 45 partis et associations. Nous préparons des propositions à envoyer ensuite au Parlement. C'est là que nous devons être présents, sur le terrain politique.
Propos recueillis par Joseph Richard (http://lepetitjournal.com/istanbul) lundi 15 juillet 2013

dimanche 30 juin 2013

TURQUIE-PKK – Où en est le processus de paix ? Sept clés pour comprendre

Après 30 ans de guerre, des négociations de paix sont en cours entre les autorités turques et Abdullah Öcalan, le chef emprisonné à perpétuité du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Reléguées au second plan de l'actualité ces dernières semaines, où en sont les négociations ? Voici sept points pour comprendre ce qu'il se passe.
1. Un processus en trois étapes ? - Les combattants du PKK ont commencé à se retirer le 8 mai dernier vers leurs bases du nord de l'Irak. Cette phase constituerait le premier acte de l'accord tacite passé entre le chef du PKK et Ankara pour un règlement du conflit, après l'appel au cessez-le-feu et au retrait lancé par Abdullah Öcalan le 21 mars dernier. D'après le BDP (Parti pour la paix et la démocratie, pro-kurde), si les négociations suivent leur cours et que des réformes sont bel et bien engagées par le gouvernement (deuxième étape), le processus de paix serait entériné par un troisième chapitre : l'abandon définitif des armes par le PKK, qui signerait la fin de 30 années de guerre.
2. Les réformes, condition de la réussite du processus – La semaine dernière, l'un des coprésidents du BDP, Selahattin Demirtaş, a fait part de son impatience. Il a appelé le gouvernement à honorer sa “part du contrat” en engageant des réformes avant la fin de l'été. Parmi elles, des amendements au code pénal et aux lois sur les élections pour favoriser la représentation de la minorité kurde au parlement, le droit à l'éducation en langue kurde ainsi qu'une forme d'autonomie régionale sont jugées prioritaires. Les semaines passées, les autorités turques semblent surtout s'être focalisées sur la fronde antigouvernementale qui secoue le pays depuis un mois. Selahattin Demirtaş a indiqué s'attendre dans les prochains jours à des “annonces” du gouvernement, sans qu'aucune confirmation officielle n'intervienne.
3. Les acteurs du processus – Mercredi, la délégation des “Sages” (photo de gauche, site officiel du Premier ministre) a remis son rapport au Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan, principal interlocuteur des négociations avec Hakan Fidan, le chef des services de renseignement turcs. Depuis deux mois, ces 63 intellectuels, membres d'ONG et personnalités, ont parcouru les 81 provinces du pays pour recueillir les souhaits et les craintes de la population concernant les négociations en cours. Les revendications du PKK, formulées par Abdullah Öcalan sur l'île d'İmralı, en mer de Marmara, sont relayées par les représentants du BDP, en particulier par Selahattin Demirtaş et le député Pervin Buldan, qui lui ont rendu visite à plusieurs reprises ces dernières semaines et mardi dernier encore. Dans son dernier message, Abdullah Öcalan s'est dit convaincu que “malgré certaines obstructions (...) nous parviendrons au but”.
4. Les inquiétudes des derniers jours - Mercredi, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan a déclaré insuffisant le retrait des rebelles du PKK du territoire turc, dont le gouvernement estime qu'il concerne pour l'instant 15% des combattants. Il a ajouté qu'il était “hors de question de réduire le seuil des 10%” permettant à un parti politique d'accéder aux sièges de l'Assemblée nationale. Suite à cette déclaration, Murat Karayılan, chef militaire du PKK basé en Irak du Nord, a accusé les autorités de saboter le processus de paix. Le même jour, le responsable d'une base militaire de l'est de la Turquie a été kidnappé par des militants liés au PKK, d'après l'agence de presse Doğan. Cet incident est le quatrième recensé par l'armée turque depuis la proclamation unilatérale du cessez-le-feu. La semaine dernière, un hélicoptère militaire avait essuyé des coups de feu attribués par Ankara au PKK à Yüksekova, dans le sud-est de la Turquie. Deux ouvriers avaient été kidnappés par le PKK le 23 juin à Bitlis, avant d'être libérés hier. Hier encore, un membre des "forces de sécurité", selon l'agence Anatolie, a été blessé dans une opération à Cizre. Sept personnes ont été placées en garde à vue. Ces incidents ont ravivé les craintes d'un “sabotage” du processus, alors qu'aucune victime d'affrontements entre l'armée et le PKK n'est à déplorer depuis le début des négociation.
5. La “double exigence” du processus de paix – Jonathan Powell, diplomate britannique et figure clé des pourparlers de paix en Irlande du Nord sous le gouvernement de Tony Blair, s'est rendu à Ankara en début de semaine pour partager son expérience des techniques de négociation. Selon lui, “l'un des points qui inquiète les hommes politiques, c'est qu'en réalité ils font face à deux audiences. Parfois ils considèrent uniquement les revendications de ceux qui se tiennent en face d'eux (les représentants du PKK, ndlr), mais il y a aussi une communauté entière (les Kurdes, ndlr) qui doit être inclus dans ce processus de paix.”
6. L'opinion publique en Turquie – D'après un sondage réalisé au printemps dernier par le GENAR, centre de recherche et cabinet de conseil turc indépendant,environ 90% de la population en Turquie approuve la résolution de la question kurde par le biais de négociations. Cependant, une frange non-négligeable de l'opinion du pays reste catégoriquement opposée aux discussions engagées par le gouvernement avec le chef du PKK, Abdullah Öcalan, largement considéré comme un "terroriste".
7. Un conflit qui dure depuis bientôt 30 ans – La conflit entre l'armée et le PKK aurait couté la vie 40.000 personnes depuis 1984. Initialement, le PKK souhaitait l'indépendance d'un territoire doté d'une population à majorité kurde. Depuis l'arrivée au pouvoir de l'AKP (Parti de la justice et du développement), des concessions ont été faites de la part des deux camps pour aboutir à la paix.L'ancien chef de cabinet de Tony Blair, Jonathan Powell, pressait cette semaine pour des solutions concrètes et imminentes, estimant que “si le laps de temps entre le cessez-le-feu et les négociations se révèle trop long, il se peut que cela tourne mal.”
Diane Jean (http://lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 28 mai 2013

vendredi 22 mars 2013

Öcalan sera-t-il entendu ?


PKK – Abdullah Öcalan appelle à déposer les armesLe fondateur et chef emprisonné du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a appelé l’organisation à cesser les combats et à quitter la Turquie. Un message qualifié “d’historique”, alors qu’un dialogue politique est en cours pour négocier la paix après 30 ans de guerre.
Des centaines de milliers de personnes ont écouté, sur l’immense terrain vague qui accueillait les fêtes de Newroz à Diyarbakır ou en direct à la télévision, l’appel au cessez-le-feu d’Abdullah Öcalan. Une lettre de cinq pages, écrite depuis l’île-prison d'İmralı où il purge une peine à vie, lue en kurde puis en turc par deux députés du Parti de la paix et de la démocratie (BDP).
“Nous sommes arrivés à un point où les idées, et non les armes, doivent parler”, affirme le chef du PKK dès les premières lignes. Abdullah Öcalan appelle non seulement les armes à se taire mais aussi ceux qui les portent à quitter la Turquie. “Une nouvelle ère commence (…) Ce n’est pas l’arrêt de la lutte, mais le début d’une nouvelle lutte”, d’un “processus politique démocratique”, écrit-il encore.
A Diyarbakır hier (photo BDP Merkez, Facebook)
Cette lettre était attendue, connue du gouvernement turc qui l’avait lue la veille. Dévoilée ce 21 mars, jour du nouvel an kurde, au cours de célébrations autorisées par les autorités, elle ravive les espoirs de paix dans une pays endeuillé par trente années de guerre. Elle intervient trois mois à peine après le début de pourparlers – inédits car directs et médiatisés – entre le gouvernement turc et le leader du PKK.
Erdoğan: “Un développement positif”
“Ce n’est pas la première fois qu’Abdullah Öcalan appelle à un cessez-le-feu”, rappelle Deniz Zeyrek. Ce journaliste du quotidien Radikal, présent hier à Diyarbakır, cite notamment la trêve de 1999, l’année de l’arrestation d’Abdullah Öcalan. “Mais pour la première fois”, poursuit-il “Öcalan délivre un message susceptible d’être entendu par une large part de la population, et non plus seulement par le PKK ou le BDP. Il n’a pas parlé, par exemple, d’Etat kurde, de fédération ni même d’autonomie.”
Autant de mots qui auraient fait bondir une large part de la société turque. En l’état, la lettre d’Abdullah Öcalan a provoqué la colère des députés du parti ultranationaliste MHP, opposés aux pourparlers avec le “chef terroriste”. Hier à l’Assemblée, ils ont accroché sur leurs sièges des cartes de la Turquie frappées du drapeau turc.
Le gouvernement, en revanche, est apparu satisfait. Le ministre de l’Intérieur, Muammer Güler, a salué “un langage de paix” tandis que le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan qualifiait la déclaration de “développement positif”. “L’atmosphère en Turquie et dans la région changeront à partir du moment où ces messages seront effectivement mis en pratique. (Les militants du PKK) doivent quitter notre pays et dès lors qu’ils le feront, nos forces armées n’auront plus le luxe de mener des opérations” a ajouté le chef du gouvernement, avant de dénoncer l’absence de drapeaux turcs à la manifestation de Diyarbakır.
Le début d'un processus
Prudence de chaque côté, donc, car l’appel au cessez-le-feu et au retrait des combattants du PKK n’est qu’une première étape du “processus de paix” ou “processus de solution”, comme on le nomme ici. Son objectif ultime – l’abandon définitif des armes par l’organisation d’ici fin 2013, d’après Deniz Zeyrek – dépendra aussi de l’adoption de réformes pour développer les droits de la minorité kurde, un sujet sur lequel le gouvernement n’a pas encore fait de déclaration officielle.
Plusieurs questions restent en suspens, de la définition de la citoyenneté dans une nouvelle Constitution à la question de l’éducation en langue maternelle, en passant par le sort des combattants du PKK – Ankara se refuse à toute amnistie générale – et d’Abdullah Öcalan lui-même. “Liberté pour Öcalan” et ‘Un statut pour les Kurdes” étaient d'ailleurs les mots d'ordre des célébrations de Newroz à Diyarbakır.
“Ce qui compte désormais, c’est de savoir comment et où les militants (du PKK) vont déposer les armes, et quels pas le gouvernement et l’opposition vont accomplir”, commente Murat Yetkin, éditorialiste au quotidien anglophone Hürriyet Daily News. “Mais un seuil important, un seuil psychologique semble avoir été franchi aujourd’hui”, ajoute-t-il.
“Les semaines et les mois qui viennent vont être d’une importance capitale”, renchérit le journaliste Deniz Zeyrek, qui met en garde contre un nouvel échec. Une telle hypothèse pourrait ouvrir la voie à des “lendemains encore plus meurtriers”, dit-il, en raison des attentes suscitées et de l’implication des différents acteurs.
Le commandement militaire du PKK en Irak du Nord se serait pour l'heure engagé à déposer les armes, rapportait hier soir l'agence de presse prokurde Fırat News.
Anne Andlauer (http:/www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 22 mars 2013

mardi 26 février 2013

Les islams de Turquie


ENTRETIEN AVEC ÉLISE MASSICARD – 

Élise Massicard est pensionnaire scientifique spécialisée en sociologie politique à l’IFEA, directrice de l’OVIPOT (Observatoire de la Vie Politique Turque) et corédactrice en chef du blog de l’Observatoire. Au cours d’un entretien, elle a accepté de nous éclairer sur les différents islams présents et pratiqués en Turquie.
Lepetitjournal.com d’Istanbul : On entend souvent dire que la population turque compte 99% de musulmans. Que vous inspire cette réflexion ?
Élise Massicard (photo FF): Cette assertion met l’accent sur le faible poids démographique des groupes non-musulmans reconnus comme tels. Elle n’est pas fausse, mais elle donne l’impression d’un pays religieusement homogène. Or, l’islam de Turquie est divers et foisonnant, et cette diversité est parfois aussi divergence.
Pour parler des différents islams de Turquie doit-on employer les termes de “branches de l’islam”, “formes d’islam”, “écoles coraniques” ?
Je préfère parler de “formes d’islam”, ou des “différents islams”. Même ces termes sont trop restrictifs parce que, par exemple, au sujet de l’alévisme, l’appartenance à l’islam est controversée.
Quels sont les différents islams de Turquie ?
Le sunnisme :
- l’islam majoritaire est issu de l’école coranique hanafite. C’est aussi le cas de l’islam porté par les institutions d’Etat – celui qui est enseigné à l’école, dans les mosquées, correspond au calendrier national etc. – l’islam “officiel” en quelque sorte,même s’il n’est pas assumé comme tel puisqu’il n’y a pas de religion d’Etat. Il se veut moderniste, rationaliste et national. Pourtant, les imams sont des fonctionnaires, nommés par le Diyanet (Direction des affaires religieuses, ndlr). S’il ne couvre pas l’ensemble de la population turque, il reste le courant majoritaire.
- l’islam issu de l’école coranique chaféite, n’est pas aussi répandu. Mais les différences avec l’école hanafite ne sont pas énormes (le nombre de jours du bayram,…).
Dans un autre ordre de distinction, l’islam de Turquie est marqué par une grande importance des confréries. Plusieurs groupes confrériques traditionnels et néo-confréries se rattachent au sunnisme :
- Dans les confréries traditionnelles, on compte les Nakshibendi, les Kadiris, les Rifa’i… Elles sont caractérisées par l’initiation, des pratiques mystiques et pour certaines, extatiques (musique, danse).
- Les néo-confréries, comme les Nurcu et les Fethullaçı, sont généralement issues des confréries traditionnelles, mais elles sont plus récentes. Leurs pratiques sont moins mystiques, moins extatiques. Ces groupes se réunissent autour de lectures de textes et sont très impliqués dans des activités éducatives et culturelles, mais aussi dans les médias. Leur influence est importante. Pour les Fethullahçı, par exemple, on pense qu’ils sont plusieurs millions d’adeptes.
Le chiisme :
- Le chiisme azéri, dit djafari, concerne entre 1 et 1,5 million de personnes, issues pour la plupart du nord-est de la Turquie (Kars). Il s’apparente à celui de l’Iran, c’est-à-dire duodécimain.
- Le rapport à l’islam de l’alévisme est, quant à lui, controversé. Le lien à l’islam chiite tient notamment à des pratiques dont la vénération d’Ali et des 12 imams, ainsi que le jeûne du Muharrem. Mais dans le culte alévi, il y a aussi des éléments que l’on a du mal à rattacher à l’islam comme par exemple les dignitaires religieux, ici héréditaires. Quant aux femmes, leur place est souvent idéalisée dans l’alévisme et ce rapport égalitaire ne se vérifie pas toujours. Les groupes alévis sont diversifiés – ceux de l’Est sont plus conservateurs, d’autres pratiquent le culte commun aux hommes et aux femmes. Mais dans l’ensemble, elles sont moins voilées que les sunnites, et le divorce est interdit (ce qui peut-être interprété de manière positive ou non). Les alévis refusent les cinq piliers de l’islam : ils ne jeûnent pas pour Ramadan mais pour Muharrem et ne prient pas dans les mosquées, car ils considèrent que la prière doit être intérieure. Pour eux, le Coran tel qu’on le connaît a été modifié et son interprétation est discutable. Ils ont un rapport plus ésotérique envers le Coran, moins “à la lettre”. Ils sont en majorité turcophones, mais on compte aussi beaucoup de kurdophones, et un petit groupe est arabophone alaouite (plus proche de la Syrie, le sud et la Cilicie) – leur culte se rapproche de celui des Alaouites de Syrie. Avant l’exode rural, c’est-à-dire dans les années 1960, les alévis n’avaient pas vraiment de lieu de culte différencié ; d’ailleurs, ils ne suivent pas nécessairement le principe d’une cérémonie hebdomadaire. Comme leur religion était clandestine, leurs rassemblements se déroulaient dans de grandes maisons à l’abri des regards. Aujourd’hui encore les cemevi, qui entre-temps ont fleuri dans les grandes villes, ne sont pas reconnus comme des lieux de culte. Ils ont donc le simple statut d’association. En règle générale, les alévis sont considérés par les autorités comme des musulmans “égarés” qui devraient fréquenter les mosquées, même si on leur reconnait quelques spécificités uniquement sur le plan culturel. Le diyanet se donne pour mission de les remettre sur la bonne voie, ce que la majorité des alévis perçoit comme de l’“assimilation”.
Qu’en est-il des salafistes, soi-disant à la conquête du monde musulman ?
Il existe en effet en Turquie des fondamentalistes proches d’Al-Qaïda, mais ils sont peu nombreux et leur influence est très limitée. En outre, le Diyanet veille sur les publications à caractère religieux.
A quels partis politiques peut-on associer ces différents groupes religieux ?
On ne peut pas faire d’association directe. La plupart des groupes religieux sont proches de l’AKP. Y compris pour les Fethullaçı mais leur rapport à l’AKP est changeant, dans le temps et dans l’espace. S’il ne faut pas généraliser, les alévis seraient plus proches du CHP ou, dernièrement, du BDP, suite à l’ouverture du parti vers les “groupes opprimées”.
Pourquoi qualifie-t-on le gouvernement actuel d’ “islamiste modéré” ?
Les observateurs extérieurs le qualifient comme tel pour prendre acte de l’aggiornamento et différencier l’AKP des partis islamistes traditionnels. Mais l’AKP refuse cette dénomination. L’enjeu de dénomination est important en termes de légitimité. A mon sens, l’AKP est une coalition. Au sein du parti, la question religieuse est controversée. Certains sont libéraux, d’autres islamistes, parfois les deux. Quoi qu’il en soit, le terme “islamiste modéré” est réducteur.
Propos recueillis par Fanny Fontan (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 26 février 2013
Pour aller plus loin :
- Définition du sunnisme, de l’hanafisme et du chiisme
Élise Massicard :
L'autre Turquie: le mouvement aléviste et ses territoires, PUF, 2005 (Traduction en turc : Türkiye’den Avrupa’ya Alevi hareketinin siyasallaşması, İletişim, Istanbul, 2007.)
L'islamisme turc à l'épreuve du pouvoir municipal, Production d'espaces, pratiques de gouvernement et gestion des sociétés locales, Critique internationale, 2009/1 n° 42, p. 21-38.
Thierry Zarcone :
La Turquie moderne et l’islam, Flammarion, 2004
Le soufisme, voie mystique de l’islam, Gallimard, 2009
Secret et sociétés secrètes en Islam : Turquie, Iran et Asie Centrale, XIXe – XXe siècles, Franc-maçonnerie, carboneria et confréries soufies, Archè, 2002

lundi 28 janvier 2013

Manifestation contre une série d’agressions à Istanbul


PAS TOUCHE À MON VOISIN ARMÉNIEN” – 

Près de 500 manifestants, parmi lesquels des députés du Parti de la paix et de la démocratie (BDP), ont marché hier jusqu’à la place de Samatya (district de Fatih), en réaction à plusieurs attaques contre des membres de la communauté arménienne de ce quartier d’Istanbul.
“Pas touche à mon voisin arménien !”, “Pas de place pour le racisme”, “Le peuple arménien n’est pas seul”, pouvait-on lire sur leurs pancartes, ont rapporté les médias turcs. Ces dernières semaines, des attaques contre plusieurs femmes âgées du quartier ont mis en émoi la communauté arménienne de Turquie, sans que ses représentants ou les autorités turques puissent toutefois confirmer la nature raciste des agressions.
Le 22 janvier, une femme de 84 ans a été frappée au visage dans une rue fréquentée de Samatya. Le 28 décembre, Marissa Küçük, une autre retraitée arménienne du quartier, est décédée après avoir été poignardée et avoir eu la gorge tranchée à son domicile. En novembre, deux autres femmes de la communauté ont été agressées, l’une à Samatya et l’autre à Bakırköy.
Hier, les manifestants ont réclamé que la lumière soit faite le plus rapidement possible sur ces attaques et leurs motivations.
Anne Andlauer (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) lundi 28 janvier 2013