Affichage des articles dont le libellé est CHP. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est CHP. Afficher tous les articles

mercredi 14 août 2013

TURQUIE: 14 AOÛT – En 4 minutes, ce qu'il faut retenir de l'actualité

voici les principaux titres pour lire l'intégralité des articles:  Diane Jean (http://lepetitjournal.com/istanbul) mercredi 14 août 
=> Téhéran promet son aide à Ankara pour retrouver les deux pilotes turcs
Le porte-parole du ministère iranien des Affaires Etrangères, Abbas Araghchi, a confirmé hier via un communiqué de presse que “l'Iran n'hésiterait pas à aider la Turquie à retrouver les otages emprisonnés au Liban.”

=> Des députés de l'opposition sur liste noire ?
Le Parti du peuple républicain (CHP), principal parti d'opposition en Turquie, prétend que le gouvernement entretient une collecte illégale d'informations personnelles concernant quinze députés de l'opposition avec l'aide de la police et du MIT, le service de renseignement turc.

=> Les affaires de dopage n'épargnent pas la lutte à l'huile
Ali Gürbüz, consacré il y a un mois champion du tournoi de lutte à l'huile de Kırkpınar, sera privé de son titre, d'après le quotidien Hürriyet Daily News

=> Un turc agressé dans un aéroport en Allemagne
Le vice-Premier ministre turc Bekir Bozdağ a appelé hier les autorités allemandes “à appliquer des sanctions légales à l'encontre du policier qui a violé la loi.” 

=> Une lithographie d'Atatürk aux enchères
La société de vente aux enchères Çukurcuma a annoncé hier qu'elle mettrait en vente en octobre une lithographie d'Atatürk datant du début du XXème siècle. 

lundi 15 juillet 2013

HATİCE ALTINIŞIK – "Les Alévis doivent être présents sur le terrain politique"

Le gouvernement de l'AKP (Parti de la justice et du développement) a récemment annoncé une nouvelle ouverture en direction de la minorité alévie. Cette annonce correspond aux 20 ans des événements de Sivas et suit de peu la crise du Gezi Parkı. De nombreux alévis s'étaient engagés dans le mouvement. Afin de comprendre cet engagement et la réalité de l'alévisme dans la Turquie d'aujourd'hui, nous avons interviewé une personnalité importante du militantisme alévi, Hatice Altınşık.
Lepetitjournal.com d'Istanbul : pouvez-vous présenter votre action militante ?
Hatice Altınşık (photo personnelle): Durant environ 20 ans, j'ai travaillé avec presque toutes les organisations alévies, dans un premier temps avec la Pir Sultan Abdal Derneği. Récemment je travaillais avec la Fédération Alévi Bektaşı. Mon combat a commencé avec le massacre de Sivas en 1993, et a continué avec les demandes des alévis pour la construction de cemevi ("maison du cem", lieux de culte des alévis, ndlr). D'autres demandes consistent en un statut légal pour les cemevi, la fin de l'obligation des cours obligatoires de religion, plus d'égalité au sein du Diyanet (Direction des affaires religieuses, rattachée au bureau du Premier ministre, ndlr) etc. J'ai été parmi ceux qui ont contesté en 2006 l'obligation des cours de religion (enseignement centré sur l'Islam sunnite, ndlr).
Pendant cette période, j'ai rencontré Kerem Altıoklar, de l'Université d'Ankara. Je lui ai demandé si il était possible que mon fils ne suive pas de cours de religion. Les professeurs de l'Université de Marmara m'avaient affirmé que cela n'était pas possible. Mais Kerem hoca m'a conseillé d'essayer et nous avons formulé notre demande. J'ai envoyé une pétition au préfet. Elle a été rejetée par le tribunal administratif. Je n'ai jamais accepté cette décision. Après que les médias ont parlé de mon initiative, elle a eu des conséquences sur les notes et la scolarité de mon fils. Ils le punissaient.
D'autres initiatives de ce genre ont suivi en 2007, et au fur et à mesure les ONG alévies se sont emparées du sujet. J'ai été avec l'ensemble d'entre elles, sauf la Fondation Cem et la Fondation Ehl-i Beyt. Après 20 ans de ce combat, j'ai compris que cela ne pouvait se régler simplement avec les organisations alévies. Cela devait passer dans la sphère politique. Car toutes nos demandes sont politiques. Elles nécessitent des réformes constitutionnelles. J'ai donc décidé de travailler également avec d'autres groupes qui feraient face aux mêmes problèmes. En ce moment j'essaie de créer une fédération qui ne soit pas un parti. Je m'y investis avec mon identité alévie.
Quelles sont les principales caractéristiques des organisations alévies en Turquie ?
Toutes ont les mêmes demandes. Mais certaines ont été fondées par l'État, par exemple Cem Vakfı. Leur but est la construction d'un nouveau modèle d'alévisme, qui soit fidèle au gouvernement et se limite à l'identité turco-musulmane. Ils veulent détruire ce qui s'oppose à cette homogénéisation via leurs propres associations, comme également Ehl-i Beyt Vakfı. Récemment, avec "l'ouverture alévie" (en 2009), plusieurs groupes ont été fondés par l'AKP. Cela est le cas de la Fédération Alevi Bektaşı d'Anatolie. Son objectif était uniquement la mise en application de l'ouverture alévie. Il s'agit de fausses organisations alévies.
En dehors d'elles, il y a de très nombreuses associations. J'essaie de m'y impliquer, car elles comptent généralement très peu de femmes. Cela contredit l'esprit de l'alévisme, selon lequel les hommes et les femmes sont égaux. Mais en fait, peu de personnes connaissent l'alévisme car l'éducation alévie a été marginalisée. La responsabilité en incombe aux alévis eux-mêmes, mais également au gouvernement.
Il est difficile de recenser toutes les organisations. Par exemple Pir Sultan Abdal Derneği ne compte pas moins de 300 branches. En tout, je dirais qu'il y a entre 450 et 500 associations, en mettant de côté les "fausses" que je vous ai citées. Mais il y a également beaucoup de groupes locaux. En les incluant, ce serait plutôt entre 3.000 et 4.000, sans compter ceux présents en Europe. Nous pouvons dire que les alévis sont attachés aux organisations et aux regroupements de manière générale.
Que signifie "être Alévi" ?
Notre façon de voir l'alévisme diffère de celle du gouvernement. Il met l'accent sur la dimension religieuse et veut le transformer en un dogme, avec des règles qui soient en accord avec les autres conventions de l'Islam. Nous voyons l'alévisme comme une croyance et une culture. Notre combat est de protéger sa version originale, dont l'expression est le concept de "doğa tanrı" (dieux de la nature) : nous respectons toutes les choses vivantes sur terre, et nous les regardons comme dieu lui-même.
Nous disons "je suis le dieu et j'ai le dieu", cela est dans toutes les chansons de l'alévisme. L'apparition des croyances alévies en Anatolie est bien antérieure à l'Islam, autour de 8.000-9.000 avant J.C, au temps des Hittites. La vision de l'alévisme comme faisant partie de l'Islam est une invention de la République. Dans les fatwas de l'Empire ottoman les alévis sont condamnés comme des non-musulmans. L'alévisme est une croyance très ancienne, qui est très attachée aux choses de la terre, leur accorde une grande valeur, et selon laquelle chaque être humain est divin. Cette dernière idée est résumée dans cette expression alévie : "je tiens le miroir dans ma main et je vois Ali".
J'ai beaucoup voyagé en Anatolie. Il y a une différence entre l'alévisme et les bektaşı. Si vous êtes né au sein d'une famille alévie, vous êtes alévi. Les bektaşı sont ceux qui décident d'adopter cette philosophie. Une turcologue française faisait par exemple des recherches sur les alévis, et elle a décidé de devenir bektaşı. Ces deux croyances considèrent les quatre éléments comme sacrés. Nous n'acceptons pas les chasseurs au cem (rituel religieux de l'alévisme, ndlr). Cela n'est pas une activité d'alévi. De même avec la famille de quelqu'un qui s'est suicidé, car il enlevé la vie à un dieu. La famille peut se retrouver isolée pour un temps, cela est notre plus sévère punition.
Que pouvez-vous dire à propos de la représentation des Alévis au sein des quatre principaux partis ?
Cela ne se chiffre pas par le nombre d'alévis, mais par la prise en compte de nos demandes. Il n'y a qu'un seul député alévi dans les rangs de l'AKP, Ibrahim Yiğit. Au CHP, quatre ou cinq. Ils ne sont pas à l'Assemblée en tant qu'alévis mais que membres de leur parti. Leur identité alévie n'est pas importante, puisqu'ils ne parlent pas plus des problèmes que les autres députés. Au contraire, le BDP a fait des propositions en faveur d'une discrimination positive pour les minorités. Les trois autres partis les ont repoussées.
Le CHP (Parti républicain du peuple, principal parti d'opposition, ndlr) ne représente pas les alévis. Le BDP (Parti de la paix et de la démocratie, parti d'opposition, pro-kurde) jouerait davantage ce rôle en portant les demandes de groupes minoritaires. Ses députés travaillent activement pour les droits des alévis. Mais ce n'est pas assez. Il devrait y avoir une représentation en accord avec la réalité de la population. Par exemple, il n'y a qu'un seul député syriaque, aucun arménien. Si la Constitution et le système politique permettaient une égalité entre tous, nous n'aurions pas besoin de cette représentation culturelle.
Par exemple, nous devrions utiliser "kızılbaş" (“tête rouge”, terme qui date de l'époque ottomane, ndlr) pour parler de certains groupes alévis. "Alévi" est un nom nouveau donné par l'État après que "kızılbaş" soit devenu un terme péjoratif et discriminant, à la fin de l'Empire ottoman. J'arrêterai de le rappeler le jour où je constaterai une égalité réelle avec le reste de la population, quand nos droits seront reconnus.
Alors, un "parti alévi" ?
Je ne pense pas que nous devrions avoir un parti alévi car nous ne sommes pas la seule communauté qui doit faire face à la pression du gouvernement : il y a les Arméniens, les Grecs, les Circassiens, les gitans, les Kurdes... Nous sommes tous mis sous pression par le même gouvernement. Il devrait y avoir quelque chose qui englobe tous ces groupes. Si aujourd'hui il y avait un parti alévi au pouvoir qui impose ses croyances et valeurs, je m'opposerai à lui. Cela n'est pas démocratique. Et cela irait à l'encontre de la philosophie de l'alévisme qui repose sur l'ouverture à tous. Malheureusement nous l'oublions parfois. Je pense qu'il est préférable d'avoir un parti au sein duquel chacun sera l'égal de l'autre et aura les mêmes droits, au-delà des origines individuelles.
Quid du CHP, parfois décrit comme le "parti des alévis" ?
Le CHP est un parti autoritaire et étatique. Il n'accepte pas l'altérité, alors qu'il y a une trentaine de communautés qui vivent en Anatolie. Il est impossible de voir le CHP comme le "parti des alévis", même si le leader en est depuis 2010 Kemal Kılıçdaroğlu, kurde et alévi. Les députés kémalistes votent contre toute discrimination positive en faveur des minorités, alévie ou autre. Le CHP a une mentalité étatique, ils veulent construire des citoyens pour l'État, point. Beaucoup d'alévis votent pour ce parti du fait de l'opposition entre laïcs et anti-laïcs. Les alévis ont peur de la charia. Et le gouvernement ne manque pas de les encourager à voter CHP. Mais je pense que ce vote ne résisterait pas à la création d'un parti qui engloberait le combat de toutes les minorités, pour la démocratie et les libertés.
Que pensez-vous de l'annonce récente de la part de l'AKP d'une nouvelle "ouverture alévie", après le précédent de 2009 ?
La première fois que l'AKP a proposé une feuille de route, nous avons hésité et beaucoup discuté à propos de notre participation ou non. Finalement, nous avons pensé qu'ils voulaient véritablement nous entendre, et qu'il s'agissait d'une occasion historique. Toutes les organisations se sont mises d'accord sur un certain nombre de demandes. Elles ont été envoyées au gouvernement. Mais beaucoup des conférences et ateliers qui ont été organisés n'incluaient pas d'alévis. Et dans le rapport final il n'y avait pas un mot à propos de nos demandes, cela n'avait rien d'une ouverture alévie. Ils voulaient uniquement contrôler, façonner et conditionner l'alévisme via l'Islam sunnite. Je ne crois pas à leur sincérité, comme beaucoup d'alévis. (voir cet article de Hürriyet Daily News)
Quelle a été la place des alévis, individus et organisations, dans le mouvement Gezi ?
Nous avons bien sûr été nombreux à être présents. Pir Sultan Abdal Kültür Derneği avait une plate-forme dans le parc jusqu'à l'intervention de la police. Une des principales raisons était le choix du nom pour le troisième pont sur le Bosphore. Yavuz Sultan Selim a massacré au début du XVIe siècle des dizaines de milliers d'alévis bektaşı, de manière systématique. Il n'est pas le seul à s'être livré à ces tueries, mais il en est un symbole. Essayez d'imaginer des alévis ayant cela en tête en traversant ce pont.
Nous avons donc manifesté, avec d'autres. Cela était l'élément le plus frappant du mouvement. Des groupes "d'autres" qui se rassemblent pour quelque chose en commun constituent la base de la démocratie. Cette image de Gezi, c'est l'alévisme même. Si une personne est blessée je devrais m'inquiéter pour elle. Le mouvement Gezi représente la philosophie alévie, celle des "autres".
C'est pour continuer ce combat qu'à présent je travaille avec le HDK, Halkların Demokratik Kongresi(Congrès Démocratique du Peuple), qui rassemble toutes les minorités. Le congrès compte 45 partis et associations. Nous préparons des propositions à envoyer ensuite au Parlement. C'est là que nous devons être présents, sur le terrain politique.
Propos recueillis par Joseph Richard (http://lepetitjournal.com/istanbul) lundi 15 juillet 2013

mardi 26 février 2013

Les islams de Turquie


ENTRETIEN AVEC ÉLISE MASSICARD – 

Élise Massicard est pensionnaire scientifique spécialisée en sociologie politique à l’IFEA, directrice de l’OVIPOT (Observatoire de la Vie Politique Turque) et corédactrice en chef du blog de l’Observatoire. Au cours d’un entretien, elle a accepté de nous éclairer sur les différents islams présents et pratiqués en Turquie.
Lepetitjournal.com d’Istanbul : On entend souvent dire que la population turque compte 99% de musulmans. Que vous inspire cette réflexion ?
Élise Massicard (photo FF): Cette assertion met l’accent sur le faible poids démographique des groupes non-musulmans reconnus comme tels. Elle n’est pas fausse, mais elle donne l’impression d’un pays religieusement homogène. Or, l’islam de Turquie est divers et foisonnant, et cette diversité est parfois aussi divergence.
Pour parler des différents islams de Turquie doit-on employer les termes de “branches de l’islam”, “formes d’islam”, “écoles coraniques” ?
Je préfère parler de “formes d’islam”, ou des “différents islams”. Même ces termes sont trop restrictifs parce que, par exemple, au sujet de l’alévisme, l’appartenance à l’islam est controversée.
Quels sont les différents islams de Turquie ?
Le sunnisme :
- l’islam majoritaire est issu de l’école coranique hanafite. C’est aussi le cas de l’islam porté par les institutions d’Etat – celui qui est enseigné à l’école, dans les mosquées, correspond au calendrier national etc. – l’islam “officiel” en quelque sorte,même s’il n’est pas assumé comme tel puisqu’il n’y a pas de religion d’Etat. Il se veut moderniste, rationaliste et national. Pourtant, les imams sont des fonctionnaires, nommés par le Diyanet (Direction des affaires religieuses, ndlr). S’il ne couvre pas l’ensemble de la population turque, il reste le courant majoritaire.
- l’islam issu de l’école coranique chaféite, n’est pas aussi répandu. Mais les différences avec l’école hanafite ne sont pas énormes (le nombre de jours du bayram,…).
Dans un autre ordre de distinction, l’islam de Turquie est marqué par une grande importance des confréries. Plusieurs groupes confrériques traditionnels et néo-confréries se rattachent au sunnisme :
- Dans les confréries traditionnelles, on compte les Nakshibendi, les Kadiris, les Rifa’i… Elles sont caractérisées par l’initiation, des pratiques mystiques et pour certaines, extatiques (musique, danse).
- Les néo-confréries, comme les Nurcu et les Fethullaçı, sont généralement issues des confréries traditionnelles, mais elles sont plus récentes. Leurs pratiques sont moins mystiques, moins extatiques. Ces groupes se réunissent autour de lectures de textes et sont très impliqués dans des activités éducatives et culturelles, mais aussi dans les médias. Leur influence est importante. Pour les Fethullahçı, par exemple, on pense qu’ils sont plusieurs millions d’adeptes.
Le chiisme :
- Le chiisme azéri, dit djafari, concerne entre 1 et 1,5 million de personnes, issues pour la plupart du nord-est de la Turquie (Kars). Il s’apparente à celui de l’Iran, c’est-à-dire duodécimain.
- Le rapport à l’islam de l’alévisme est, quant à lui, controversé. Le lien à l’islam chiite tient notamment à des pratiques dont la vénération d’Ali et des 12 imams, ainsi que le jeûne du Muharrem. Mais dans le culte alévi, il y a aussi des éléments que l’on a du mal à rattacher à l’islam comme par exemple les dignitaires religieux, ici héréditaires. Quant aux femmes, leur place est souvent idéalisée dans l’alévisme et ce rapport égalitaire ne se vérifie pas toujours. Les groupes alévis sont diversifiés – ceux de l’Est sont plus conservateurs, d’autres pratiquent le culte commun aux hommes et aux femmes. Mais dans l’ensemble, elles sont moins voilées que les sunnites, et le divorce est interdit (ce qui peut-être interprété de manière positive ou non). Les alévis refusent les cinq piliers de l’islam : ils ne jeûnent pas pour Ramadan mais pour Muharrem et ne prient pas dans les mosquées, car ils considèrent que la prière doit être intérieure. Pour eux, le Coran tel qu’on le connaît a été modifié et son interprétation est discutable. Ils ont un rapport plus ésotérique envers le Coran, moins “à la lettre”. Ils sont en majorité turcophones, mais on compte aussi beaucoup de kurdophones, et un petit groupe est arabophone alaouite (plus proche de la Syrie, le sud et la Cilicie) – leur culte se rapproche de celui des Alaouites de Syrie. Avant l’exode rural, c’est-à-dire dans les années 1960, les alévis n’avaient pas vraiment de lieu de culte différencié ; d’ailleurs, ils ne suivent pas nécessairement le principe d’une cérémonie hebdomadaire. Comme leur religion était clandestine, leurs rassemblements se déroulaient dans de grandes maisons à l’abri des regards. Aujourd’hui encore les cemevi, qui entre-temps ont fleuri dans les grandes villes, ne sont pas reconnus comme des lieux de culte. Ils ont donc le simple statut d’association. En règle générale, les alévis sont considérés par les autorités comme des musulmans “égarés” qui devraient fréquenter les mosquées, même si on leur reconnait quelques spécificités uniquement sur le plan culturel. Le diyanet se donne pour mission de les remettre sur la bonne voie, ce que la majorité des alévis perçoit comme de l’“assimilation”.
Qu’en est-il des salafistes, soi-disant à la conquête du monde musulman ?
Il existe en effet en Turquie des fondamentalistes proches d’Al-Qaïda, mais ils sont peu nombreux et leur influence est très limitée. En outre, le Diyanet veille sur les publications à caractère religieux.
A quels partis politiques peut-on associer ces différents groupes religieux ?
On ne peut pas faire d’association directe. La plupart des groupes religieux sont proches de l’AKP. Y compris pour les Fethullaçı mais leur rapport à l’AKP est changeant, dans le temps et dans l’espace. S’il ne faut pas généraliser, les alévis seraient plus proches du CHP ou, dernièrement, du BDP, suite à l’ouverture du parti vers les “groupes opprimées”.
Pourquoi qualifie-t-on le gouvernement actuel d’ “islamiste modéré” ?
Les observateurs extérieurs le qualifient comme tel pour prendre acte de l’aggiornamento et différencier l’AKP des partis islamistes traditionnels. Mais l’AKP refuse cette dénomination. L’enjeu de dénomination est important en termes de légitimité. A mon sens, l’AKP est une coalition. Au sein du parti, la question religieuse est controversée. Certains sont libéraux, d’autres islamistes, parfois les deux. Quoi qu’il en soit, le terme “islamiste modéré” est réducteur.
Propos recueillis par Fanny Fontan (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) mardi 26 février 2013
Pour aller plus loin :
- Définition du sunnisme, de l’hanafisme et du chiisme
Élise Massicard :
L'autre Turquie: le mouvement aléviste et ses territoires, PUF, 2005 (Traduction en turc : Türkiye’den Avrupa’ya Alevi hareketinin siyasallaşması, İletişim, Istanbul, 2007.)
L'islamisme turc à l'épreuve du pouvoir municipal, Production d'espaces, pratiques de gouvernement et gestion des sociétés locales, Critique internationale, 2009/1 n° 42, p. 21-38.
Thierry Zarcone :
La Turquie moderne et l’islam, Flammarion, 2004
Le soufisme, voie mystique de l’islam, Gallimard, 2009
Secret et sociétés secrètes en Islam : Turquie, Iran et Asie Centrale, XIXe – XXe siècles, Franc-maçonnerie, carboneria et confréries soufies, Archè, 2002