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mercredi 10 juillet 2013

TURQUIE: NOUVELLE CONSTITUTION – L'idée d'un double référendum progresse

La lenteur des travaux de la Commission de réconciliation constitutionnelle (CRC), chargée de la rédaction d'un nouveau texte fondamental, fait progresser l'hypothèse de deux référendums. Le premier porterait sur les articles où il y a déjà consensus, soit 28 articles sur 150. Un autre scrutin pourrait être organisé ultérieurement, sur des points qui divisent les partis. Parmi eux : le souhait de l'AKP (Parti de la justice et du développement) d'instaurer un régime présidentiel en Turquie.
Ali Aslan Kılıç cite dans Today's Zaman des membres de la CRC qui affirment que le parti au pouvoir serait ouvert à cette option d'un double référendum, sans vouloir la proposer lui-même. Il attend qu'elle soit mise sur la table par l'un des partis d'opposition qui siègent au sein de la Commission : le CHP (Parti républicain du peuple), le MHP (Parti d'action nationaliste) ou le BDP (Parti de la paix et de la démocratie). Un minimum de 330 députés est requis pour organiser un référendum. L'AKP dispose de 326 sièges.
Aucun des partis n'est à priori hostile à cette solution de deux scrutins séparés : cela permettrait de sortir de l'impasse relative dans laquelle se trouvent les travaux de la CRC, et d'entériner un certain nombre de réformes décisives. Celles-ci sont notamment liées aux articles sur les libertés et droits fondamentaux. Leur champ d'application se verrait élargi par rapport au texte constitutionnel de 1982, issu du coup d'État militaire de 1980 et toujours en vigueur. Le vote de ces articles s'inscrit dans la seconde phase du processus de règlement de la question kurde, qui fait suite au début du retrait en mai dernier des combattants du PKK du territoire turc.
Les leaders des quatre partis disposant de groupes parlementaires doivent décider s'ils s'accorderont ou non sur l'organisation d'un premier référendum. Ils ont été reçus à ce sujet le vendredi 5 juillet par Cemil Çiçek (AKP), réélu le 2 juillet président de la Grande Assemblée Nationale de Turquie pour un nouveau mandat de deux ans. Aucune décision n'a encore été annoncée.
Le régime présidentiel, obstacle aux travaux de la Commission
En ce qui concerne un second scrutin et les autres articles de la réforme constitutionnelle, la CRC est divisée. Cela est principalement dû au souhait de l'AKP d'instaurer un régime présidentiel “alla turca”. L'idée a été lancée à l'été 2012, un an après la troisième victoire du parti aux élections législatives de juin 2011. Son succès ne lui a cependant donné ni une majorité permettant de réformer la Constitution par voie parlementaire (367 sièges sur 550), ni par voie référendaire (330). Il a donc accepté la représentation égalitaire des quatre groupes parlementaires au sein de la Commission, composée de douze membres. Chaque parti y a désigné trois représentants.
Ses travaux devaient initialement prendre fin au plus tard le 31 décembre 2012. Ce délai n'ayant pas suffi, trois mois supplémentaires lui ont été accordés. Après qu'une nouvelle date limite d'un mois a elle aussi été dépassée, il a été décidé de poursuivre les travaux jusqu'à la fin de l'année législative et les vacances d'été des parlementaires.
Comment expliquer ces reports répétés ? Faruk Bal, député MHP et membre de la CRC, met en avant le refus de l'AKP de retirer sa proposition de régime présidentiel. Cette proposition est clairement rejetée par le CHP et le MHP. Le BDP a fait entendre moins de critiques. Cela peut être dû au processus en cours de règlement de la question kurde, ou à la perspective d'un régime présidentiel inspiré des USA, qui laisserait davantage d'autonomie aux échelons locaux.
La version AKP du régime présidentiel
La Constitution américaine de 1787 constitue le modèle du régime présidentiel. Elle repose sur une séparation stricte des pouvoirs entre l'exécutif et le législatif. Aucun ne pouvant mettre un terme au mandat de l'autre, ils doivent trouver des compromis. Ce modèle ne correspond pas au projet de l'AKP. Serap Yazıcı, professeur de droit constitutionnel à l'Université İstanbul Şehir, explique que le mécanisme central en serait un système de “double responsabilité” : le président pourrait dissoudre le Parlement et ce dernier renverser le chef de l'État, à condition dans l'un ou l'autre cas que ces deux organes se soumettent au jugement des électeurs.
Depuis le référendum d'octobre 2007, dont la première mise en application est prévue à l'été 2014, le président est élu au suffrage universel direct, et non plus par les députés. Certains craignent que la légitimité de l'élection directe par la nation ne confère à un seul individu une autorité et des pouvoirs supérieurs en pratique à ceux du Parlement. Ces inquiétudes sont renforcées par le fait que dans le projet de l'AKP, le gouvernement serait responsable devant le président, mais pas devant l'Assemblée. Le professeur de droit constitutionnel Ergun Özbudun parle de “présidentialisme alla turca”. Le présidentialisme se définit comme un système politique où le président est, en droit ou en fait, à la fois chef de l'État et du gouvernement, et dispose de larges pouvoirs.
L'AKP justifie sa proposition par la nécessité de donner à l'exécutif davantage de stabilité et d'efficacité. Ses arguments soulignent le besoin d'une action politique sur le long terme, et d'empêcher la résurgence de gouvernements civils faibles qui justifieraient une implication de l'armée en politique. Il met également en avant “l'anomalie démocratique” qu'il y aurait à élire un président au suffrage universel direct sans lui conférer de réels pouvoirs de décision autres que le droit de veto législatif dont il dispose actuellement.
L'opposition critique une présidence trop forte
Le CHP dénonce quant à lui l'extension que propose l'AKP des prérogatives présidentielles en termes de nominations. Cette extension s'apparente, d'après le principal parti d'opposition, à une atteinte à la séparation des pouvoirs. Selon le député Atilla Kart (CHP), interviewé par Today's Zaman, “il n'est pas acceptable que le président ait l'autorité de nommer la moitié des membres du Haut Conseil des Juges et Procureurs et de la Cour constitutionnelle directement, l'autre moitié indirectement. La Convention européenne des droits de l'Homme stipule que la moitié des membres du pouvoir judiciaire doit être sélectionnée par le monde judiciaire.
Au sein de ces débats constitutionnels, le Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan occupe un rôle de premier plan. Principal promoteur du projet présidentiel de l'AKP, il ne peut en vertu des statuts de son parti être candidat à une troisième élection législative en 2015. Le chef du gouvernement devant être issu du Parlement, il ne pourra plus à cette date diriger le pays comme Premier ministre. L'opposition l'accuse de vouloir renforcer les pouvoirs de la présidence de la République en ayant l'ambition d'y accéder à l'été 2014. Un mois avant les vacances parlementaires d'août prochain, cette question du régime présidentiel continue de bloquer les travaux de la Commission de réconciliation constitutionnelle.
Joseph Richard (http://lepetitjournal.com/istanbul) mercredi 10 juillet 2013

vendredi 22 juin 2012

Intéressant point de vue sur le bilan de l'AKP au bout d'un an


L’AKP un an après : un bilan négatif d’après les experts


Un an après son élection triomphale, l’AKP est l’objet de nombreuses critiques concernant sa gestion jugée «autoritaire» de nombreux dossiers. Pour les observateurs, le drame d’Uludere ou le retrait politique du gouvernement dans l’affaire Ergenekon traduisent cette évolution négative de l’AKP.
C’est en promettant de poursuivre les efforts de démocratisation et l’élaboration d’une nouvelle constitution que le Parti de la justice et du développement (AKP) a remporté le 12 juin 2011 les élections nationales, raflant la moitié des suffrages. Mais le parti semble perdre du terrain parmi les faiseurs d’opinion qui dénoncent aujourd’hui les velléités autoritaires du parti au pouvoir. Mehmet Altan, enseignant à la faculté d’économie de l’Université d’Istanbul interprète les récents débats lancés par Recep Tayyip Erdogan au sujet de l’avortement et de la construction d’une mosquée à Çamlica comme une manifestation des tendances autoritaires du Premier ministre. «Ces débats montrent clairement que le gouvernement veut opérer une transition consistant à faire passer le pays du kémalisme laïc au kémalisme religieux» a déclaré l’universitaire à Zaman. Koray Çaliskan, politologue à l’Université Bogazici est du même avis. Au sujet du drame d’Uludere, il met ainsi en garde : «dans un avenir pas trop lointain, n’importe lequel d’entre nous pourrait se faire licencier simplement pour avoir exprimé une opinion», ajoutant par ailleurs que cela signifierait alors que l’AKP serait devenu comparable au CHP (Parti républicain du peuple) des années 1930 : un parti unique partiellement intégré à l’Etat.
Uludere : la plus grande crise de l’AKP
Si l’AKP a reçu les faveurs d’une large frange de la société turque, c’est pour son engagement à démocratiser le pays et à placer les libertés individuelles avant l’intérêt de l’État. Il semble néanmoins que le parti a depuis peu emprunté le chemin inverse. La position du gouvernement vis-à-vis du drame d’Uludere, où 34 citoyens turcs d’origine kurde ont été tués par erreur, constitue, d’après les spécialistes, un exemple typique d’une telle attitude. Au lieu de trouver les responsables et d’exprimer des regrets sincères, le gouvernement a en effet donné l’impression d’essayer de dissimuler ce qui s’est réellement passé. Pour M. Çaliskan, le drame d’Uludere est à l’origine de la plus grande crise qu’ait connue l’AKP. Critiquant le gouvernement pour son attitude à l’égard de l’événement, il a en effet affirmé qu’ «Erdogan aurait dû s’excuser, comme il l’a fait pour Dersim (car) c’est lui qui est politiquement responsable».Toujours selon le politologue, ce drame a eu un impact majeur sur la manière dont l’AKP est perçu par le public. «L’image qui a prévalu ces dernières années d’un AKP victime de l’establishment [juridico-militaire, Ndlr] a totalement volé en éclats», poursuit M. Çaliskan, l’AKP ayant commencé à se comporter en parti-Etat en accordant la priorité à la défense de l’institution étatique. L’AKP a été salué quand il a annoncé son projet le plus important, la préparation d’une nouvelle constitution civile destinée à remplacer celle héritée de la période militaire. Néanmoins, les travaux de la commission mise en place à cet effet ne progressent que très lentement. Le travail constitutionnel est en cours avec la création de la Commission parlementaire pour la conciliation constitutionnelle, constituée de représentants des quatre partis et dirigée par le président du Parlement. Beaucoup d’observateurs soupçonnent néanmoins que les règlements internes adoptés par la Commission ne rendent difficiles l’obtention d’un compromis dans la mesure où ils requièrent un consensus absolu qu’il ne sera pas aisé d’obtenir compte tenu de la grande divergence d’opinions qui existe sur certains sujets. Qui plus est, la composition de la nouvelle assemblée est telle qu’il est impossible à l’AKP d’assumer à lui seul la rédaction de la nouvelle Constitution. Ahmet Turan Alkan, analyste politique et éditorialiste au quotidien Zaman, ne cache pas le fait qu’il n’est pas optimiste vis-à-vis de la question : «les débats relatifs à une nouvelle constitution ont pris du retard par rapport à ceux sur le système présidentiel. Tout se passe comme si le gouvernement voulait simplement utiliser la chose politiquement».
La liberté de la presse en recul
Par ailleurs, le gouvernement est revenu sur sa promesse d’une «Turquie sans bandes organisées ni juntes» pourtant incluse dans son programme électoral. L’AKP a en effet signifié qu’il pourrait réduire son soutien politique aux affaires judiciaires majeures telles qu’Ergenekon, dans lesquelles des membres de bandes organisées longtemps nichées à l’intérieur de l’appareil d’Etat sont actuellement en train d’être jugés. Le parti avait déjà poussé à modifier la loi sur les matches truqués adoptée par le Parlement à peine huit mois plus tôt. La conséquence en a été la réduction des peines des bandes organisées et des personnes impliquées dans les scandales des matchs truqués. L’AKP a échoué à modifier la loi sur les partis politiques, les lois sur le financement des campagnes électorales, ainsi que la loi électorale. Il a également interrompu les progrès faits en matière de réformes pour une harmonisation avec l’UE. Par ailleurs, la plupart des lois nécessaires à l’ajustement de la législation turque avec la réforme constitutionnelle, n’ont à ce jour pas été soumises au Parlement. Le gouvernement a échoué à donner le jour à des projets de loi importants : la création d’un conseil anti-discrimination ; une loi sur les aides publiques ; une loi sur les services de sécurité externe des établissements pénitentiaires. Dernier point, mais non le moindre : la liberté de la presse et les changements susceptibles d’être apportés aux lois antiterroristes destinés à donner une marge de manœuvre aux journalistes. Le gouvernement avait présenté des amendements en ce sens au Parlement. Des groupes de surveillance des médias affirment néanmoins que, loin d’avoir réussi à apporter une solution au défaut de liberté dont souffrent les médias en Turquie, ils ont, dans certains cas, contribué à aggraver la situation.
Ankara