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samedi 8 juin 2013

Kontraplak : le temple du vinyle à Cihangir

Le vinyle fait sensation et renait de ses cendres depuis quelques années. Okan Aydın a su pleinement exploiter ce phénomène de mode et sa passion inconditionnée pour la musique en ouvrant l’année dernière, accompagné de son frère et de son cousin, les portes de Kontraplak à Cihangir. Dans ce magasin où la musique est reine se cache un nombre impressionnant de petits bijoux musicaux neufs ou d’occasion, de t-shirts insolites, de CDs patiemment collectés par Okan Aydın. Rencontre.
Lepetitjournal.com d’Istanbul : Pourquoi avez-vous choisi d’ouvrir un magasin tel que Kontraplak?
Okan Aydın (photo EG): Les magasin a ouvert ses portes il y a un an. Avant de travailler dans l’industrie de la musique, j’ai travaillé dix ans dans l’automobile mais durant mon temps libre, j’animais des émissions de radio, faisais le DJ de temps en temps et rédigeais des critiques musicales pour quelques magasines. Quand je me suis senti prêt, j’ai décidé de faire de ma passion un métier. Les premières années je faisais essentiellement du marketing pour des festivals de musique organisés par Positif. Puis j’ai été chargé de m’occuper de leur webradio Radiobabylon ainsi que de leur magazine Babylon et de leur label Doublemoon. La musique était très présente dans ma vie mais malgré ça, je continuais à entretenir ma passion de mon côté. Quand tout ce dont j’étais chargé professionnellement a été bien établi, je me suis retiré afin de créer mon propre projet. J’étais indécis sur ce que je voulais faire mais je savais que la musique serait une des bases de ce projet.
En quoi votre magasin se démarque-t-il des autres à Istanbul?
Une des principales différences est l’ambiance. Le magasin est plus grand que les autres magasins en moyenne. Nous ne voulions pas seulement d’un grand espace, nous souhaitions que nos clients se sentent à l’aise. Une vingtaine de personnes peuvent découvrir notre sélection de vinyles et autres objets sans se gêner. Une autre différence est la qualité et la diversité des vinyles que nous offrons. Nous essayons de trouver des vinyles appartenant aux genres de la musique expérimentale. La quantité de vinyles du magasin n’est pas pharamineuse mais nous détenons des vinyles difficiles à se procurer. Des vinyles neufs et d’occasions se mélangent dans les bacs. Nous essayons aussi de rentrer en contact avec les artistes, distributeurs locaux et des labels européens. La dernière différence est que nous essayons de rester en contact avec nos clients et de penser qu’ils peuvent nous apprendre énormément.
Comment faites-vous votre sélection ?
C’est certain que nos goûts influencent notre sélection. Mais petit à petit, notre sélection se diversifie et s’élargit. Par exemple au départ nous avions seulement un bac de vinyle de jazz, nous en proposons maintenant quatre. Nous ne voulons pas être associé à un style musical en particulier. Encore une fois, nous voulons nous procurer ce qui n’est pas accessible ailleurs. C’est pour ça que nous nous mettons à jour avec ce qui se passe. Nous achetons nos vinyles un peu partout pour avoir un éventail de vinyles plus hétérogène. Dans le magasin, il n’y a pas seulement des vinyles, il y a également des CDs, des t-shirts, des platines... Ce choix va encore s’étendre d’ici quelques mois.
Pourquoi acheter des vinyles est-il devenu populaire de nos jours?
L’année dernière les principaux revenus des maisons de disques venaient principalement de la vente de vinyles. Plusieurs raisons expliquent cela. Tout le monde sait que la qualité sonore n’est pas comparable au son MP3 ou à celui des CDs. C’est vrai aussi qu’avoir un vinyle entre les mains est beaucoup plus agréable. L’objet relève plus de l’œuvre d’art que d’un simple objet. Le vinyle est un objet collector qui a une histoire. Dans le magasin, les vinyles ont chacun une sorte de carte d’identité.
Qui sont vos clients?
La majorité de nos clients ont entre 25 et 40 ans. Il y a autant de femmes que d’hommes qui fréquentent notre magasin. Plus de mille personnes ont aimé notre page sur Facebook. Certains clients viennent assez souvent nous rendre visite, parlent avec nous et achètent régulièrement un ou deux vinyles. D’autres clients viennent occasionnellement et achètent une dizaine voire une vingtaine de vinyles d’un coup. Les touristes représentent un cinquième de nos clients. Il achètent des CDs ou cherchent des groupes locaux.
Propos recueillis par Elisa Girard (http://www.lepetitjournal.com/Istanbul) vendredi 7 juin 2013
Kontraplak




Tomtom Mah. Yeni Çarşı Cad. 60/A
34433 Beyoğlu – İstanbul, Turkey
http://www.kontrarecords.com

vendredi 11 mai 2012

Le kémalisme et la quête de la pureté musicale turque


Par Seyfeddine Ben ... | ZAMAN FRANCE ven, 11/05/2012 - 09:36



Le Festival du printemps a été inauguré au Caire le 20 avril dernier par un groupe turc, Turkish Coffee. Le groupe, récemment créé, réunit artistes confirmés et jeunes talents. Après le Caire, il se produira à Beyrouth et Istanbul. Derrière l’appellation occidentalo-centrée Turkish Coffee («Café turc»), — dont l’aspect décalé est ici délibéré —, ils vont donc jouer, toujours plus à l’Orient, taqsim-s, peshrev-s et autres yürük semai-s résolument turcs, résolument orientaux. L’idéologie nationaliste avait voulu bannir définitivement cette musique ottomane, considérée comme à la fois relevant du passé et polluée d’éléments non turcs, — arabes et persans en l’espèce. Jusqu’en 1941, soit durant les dix-huit premières années de la République, l’apprentissage, l’interprétation et la diffusion radiophonique de la musique turque étaient interdits. Seule a eu grâce alors la musique occidentale — considérée comme «moderne» par essence —, le temps que soit créée «une nouvelle musique turque». Une musique dont la vocation était double : affermir le sentiment d’appartenance à la Nation turque sous la bannière de la République, d’une part, et, d’autre part, favoriser la modernisation de la nation. Cette musique ne pouvait qu’être issue de l’Anatolie, région qui, dans l’idéologie nationaliste, a conservé intact l’héritage de la culture turque originelle, celle des steppes de l’Asie centrale. Atatürk avait ici fait siennes les idées de Gökalp sur la musique et commencera très tôt à les traduire politiquement. Ni musicien, ni musicologue, et pas même mélomane, Ziya Gökalp (1875-1924) était avant tout un sociologue (lecteur de Durkheim) et un idéologue positiviste.
L’Anatolie, berceau du renouveau culturel en Turquie
Le nationalisme turc, qui prend forme dans les années 1911-1913, puisera abondamment dans ses œuvres. Pour Gökalp, la nation étant définie par la langue et la culture, c’est en Anatolie, au sein du peuple, qu’il faut retrouver les éléments fondateurs de la véritable turcité, qu’il s’agisse du vocabulaire, des proverbes, des contes et légendes, des récits héroïques, ou, en l’espèce, de la musique populaire. Cette affirmation vient en complément de la négation, de la révocation sans appel de toutes les formes issues de l’influence arabo-persane, et au premier chef la langue, la littérature et la musique ottomanes. Au répertoire classique ottoman (sarki), il s’agira donc de substituer l’ «authentique» musique populaire anatolienne (türkü). Deux problèmes se posent néanmoins, tous deux d’ordre technique pour le pouvoir kémaliste. Le premier est qu’il faut collecter cette musique, ce qui nécessite une méthodologie et un personnel compétent. Preuve si besoin était de l’extrême importance qu’accordaient les autorités kémalistes à la question, il sera fait appel à Bela Bartok, grand compositeur du XXe siècle, mais surtout pionnier de l’ethnomusicologie, qui a transcrit et enregistré des centaines de mélodies et chants populaires à travers l’Europe. L’Etat turc l’invitera à enseigner au Foyer du peuple d’Ankara en 1936 ; il formera ainsi toute une génération de musicologues turcs. Le second problème résidait dans le caractère archaïque du matériau collecté. Or un Etat moderne se devait d’avoir une musique capable de rivaliser avec la musique occidentale. On a alors procédé à la transcription dans le système d’harmonie occidental des mélodies anatoliennes qu’il s’agissait d’«affiner». Le compositeur et musicologue turc Rauf Yekta (1871-1935) décrira le produit de ces hybridations idéologiques comme étant des «monstres» esthétiques. Musique ottomane, turque, arménienne, kurde ou laze, toutes les musiques de Turquie auront néanmoins survécu au kémalisme.