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vendredi 21 septembre 2012

Franc-maçonnerie : une confrérie laïque en terre d’islam


Par S. Ben Mansour | ZAMAN FRANCE ven, 21/09/2012 - 09:37


Le 30 août dernier, le Grand Orient de France (GODF) a élu un nouveau grand maître en la personne de Joseph Gulino. Un mois plus tôt, l’obédience maçonnique française avait co-signé une lettre dans laquelle elle faisait part de son inquiétude face à la possible extension à l’islam du Concordat et appelait à une «sortie graduelle et négociée [de ce] régime dérogatoire» dans lequel l’Etat reconnaît, organise et finance les cultes juif et chrétiens en Alsace et en Moselle. Cet esprit laïque de la franc-maçonnerie, conjugué à son origine non musulmane, a toujours suscité une certaine animosité dans les milieux dévots au sein des pays d’islam. Son caractère universaliste et international, qui échappe en partie au contrôle de l’Etat, lui vaudra par ailleurs la méfiance des cercles nationalistes. Effet de la poussée rationaliste du XVIIIe siècle, et aspect manifeste de l’influence européenne, les loges maçonniques – d’abord françaises, anglaises et italiennes – apparaissent dès 1830 en terre d’islam. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, si elles commencent à devenir autochtones – c’est-à-dire ottomanes, essentiellement –, elles comptent encore beaucoup d’étrangers. Elles ne se rencontrent d’ailleurs que dans les villes marquées par une forte présence occidentale et solidement liées sur le plan économique et culturel aux pays d’Europe (Istanbul, Beyrouth, Alexandrie, Le Caire, etc.). Parmi les autochtones qui les composent mêmes, les minorités juives et chrétiennes – intermédiaires traditionnels entre l’Europe et l’Islam – sont souvent surreprésentées. Ainsi en 1869 la loge stambouliote L’Union d’Orient comptait-elle 143 «frères», mais dont seulement 53 musulmans.

La proximité entre franc-maçonnerie et soufisme
Ici comme ailleurs, il s’agit de l’élite cultivée – militaires, magistrats, fonctionnaires, hommes de religion, hautes personnalités telles que le président du Conseil d’Etat Ibrahim Edhem Pacha ou le prince égyptien Mustafa Fazil Pacha, etc. –, élite que caractérise une forte aspiration au progrès et à la liberté, et qui a rencontré ici une structure européenne efficace. Tous ont alors en commun d’avoir fait leurs les «idées françaises», conçues comme étant par excellence celles de la modernité : l’exaltation de la triade Liberté, Egalité, Fraternité, la foi en la civilisation et en la science, le culte du progrès. Et, comme le montrent de manière exemplaire la pensée et l’action de l’intellectuel et réformateur Namik Kemal (1840-1888), cette vénération de l’Occident, d’un Occident dont la place est ici démesurée, ne niait en rien leur attachement à l’islam. Car non seulement la pensée islamique ne devait s’opposer ni à la science, ni à l’évolution des mœurs sociales, ni à celle des formes de gouvernement, mais encore l’islam recélait-il les moyens d’une renaissance susceptible de faire pendant à la modernité occidentale. La greffe a du reste d’autant mieux pris ici que la loge maçonnique relève d’une structure aussi familière qu’ancienne en islam : celle – à la fois ésotérique, corporative et philosophique – dont ont toujours procédé les confréries soufies, les corporations et les ordres chevaleresques (la doctrine commune de l’unicité de l’Etre assurant par ailleurs le passage d’une culture à l’autre). On comprend dès lors que de grandes figures telles que l’émir Abd el-Kader (1808-1883), chef politique moderne et théologien soufi ou les réformistes musulmans Jamal Eddine el-Afghani (1838-1897) et Mohamed Abduh (1849-1905) aient été francs-maçons. Mais aussi qu’il n’y ait aucun paradoxe à ce que la plupart des Jeunes-Turcs – à l’origine de la Turquie kémaliste – aient été à la fois membres de confréries soufies, bergsoniens et francs-maçons

vendredi 25 mai 2012


Karagöz, théâtre d’ombre et cinéma avant la lettre

Du 3 au 13 mai dernier s’est tenu à Istanbul le Festival international de marionnettes. Depuis maintenant quinze ans, c’est dans la patrie de Karagöz qu’a lieu cette manifestation internationale qui rend hommage à une forme spécifique, mais non mineure, du quatrième art. Karagöz est le nom d’un des personnages principaux du théâtre d’ombre traditionnel turc, et, par extension, de cet art lui-même. Le théâtre, dans son acception commune («pièces de théâtre»), est un phénomène récent dans la culture arabo-musulmane : c’est un art d’importation, venu d’Occident au XIXe siècle. D’autres traditions existaient néanmoins, dont le théâtre de marionnettes, et, singulièrement, le théâtre d’ombre, khayâl al-dhill, littéralement, «spectre de l’ombre». Des ouvrages mentionnent son existence en Iran, en Syrie et en Espagne à partir du XIIe siècle. Il est également attesté en Egypte au XIIIe siècle, trois pièces nous étant parvenues, dues à un certain Muhammad Ibn Daniel, ophtalmologue de son état, détail qui n’est sans doute pas fortuit. C’est de cette même Egypte que viendra Karagöz, «œil noir» ou «œil aveugle», précisément. Le chroniqueur mameluk Ibn Iyâs affirme en effet que l’art du théâtre d’ombre se serait diffusé en Anatolie à la suite de la conquête de l’Egypte par le sultan ottoman Selim Ier en 1517. Son origine première est plus lointaine : l’Inde, Java ou la Chine, par la route maritime de la soie, sur laquelle régnaient en maîtres les marchands musulmans. A l’appui de la thèse indienne, le fait que le personnage de Karagöz soit un Gitan et la prédominance, dans le jargon technique des montreurs d’ombre, des mots d’origine rome, une langue originaire du Rajasthan. Néanmoins la forme du théâtre d’ombre musulman correspond davantage au type chinois.
Karagöz, un Gitan populaire et plein d’esprit
Les montreurs d’ombre, quant à eux, attribuent l’invention de leur art à leur saint patron, cheikh Mehmet Küsteri, qui serait enterré à Bursa, en Anatolie. C’est à tout le moins dans cette région, ainsi que dans la nouvelle province ottomane d’Egypte que fleurira à partir du XVIe siècle l’art du Karagöz, mais aussi ailleurs dans l’Empire, et notamment en Algérie (Karakûz), en Tunisie (Karakûz) et en Grèce (Karagiozis). Il connaîtra son apogée au XVIIe siècle. Il sera encore vivace au début du XXe siècle, avant de pratiquement disparaître avec l’émergence de nouveaux écrans animés : le cinéma et la télévision… Le principe, en effet, n’est pas fondamentalement différent. Derrière une toile de coton blanc rétroéclairée, des silhouettes (tasvir) s’animent, qui racontent une fiction. Faites de cuir fin, elles sont translucides, bleues, vertes, rouges, brunes, jaunes, sortes de scènes de vitraux que met en mouvement le montreur d’ombres (hayali). Il est généralement accompagné par deux musiciens, l’un au ney, l’autre au tambourin. L’intrigue, souvent menue, est ainsi servie par le chant, la musique, ou la poésie. Mais le plus souvent, il s’agit pour le montreur d’amuser les spectateurs réunis à l’occasion des veillées ramadanesques ou de quelque fête privée (circoncision ou mariage, notamment). Karagöz, le Gitan bourru (mais loin d’être stupide) s’oppose à son alter ego Hacivat, le citadin à l’accent si urbain, mais qui est sans doute un peu candide. Autour de ce duo, une kyrielle de personnages qui sont autant de types ottomans : le bucheron anatolien, l’usurier juif, le marin laze... De leurs différences dialectales naissent jeux de mots et quiproquos, qui, des siècles durant, auront amusé les petits et les grands, les princes et les mendiants.
Tunis