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vendredi 15 mars 2013

UNE HISTOIRE VRAIE DE TURQUIE - Mon petit mouton / Kuzucuğum

À l’occasion de Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la culture, l’écrivain français François Beaune fait le tour de la Méditerranée pour collecter des “histoires vraies”. Lepetitjournal.com d'Istanbul est partenaire de son projet. Maximus, un jeune Kurde d’Istanbul, raconte comment son village a été incendié par l’armée alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Les années ont passé, mais les images de l’horreur sont encore très présentes dans sa mémoire. Il sait pourtant qu’il doit partager cette histoire avec le reste du monde.
J’avais sept ans. C’était dans un village du Sud-Ouest, un village extraordinaire, entouré d’une rivière dont l’eau est si claire qu’on y voit les poissons. On peut y nager et boire son eau. La nature est telle qu’on se croirait au paradis. C’est le village de mon oncle maternel. Nous étions là-bas avec ma famille pour une semaine. Mon oncle possédait une ferme avec un petit mouton que j’adorais. Le village était entouré de noyers dont nous allions ramasser les noix. En échange des noix, l’épicier nous donnait des biscuits ; ce type de commerce était assez courant.
Un jour, en début de soirée, alors que nous venions de rentrer les bêtes et que le soleil se couchait, nous avons entendu des voix d’enfants qui criaient : “Les soldats, les soldats !” Nous avons demandé ce qui se passait et on nous a répondu que des soldats arrivaient. Dans nos têtes d’enfants, un soldat, ça voulait dire “chocolat”. Quand les militaires pénétraient dans les villages, ils apportaient toujours des bonbons et du chocolat. On allait donc manger du chocolat !
Tous les enfants ont couru vers la place principale. Les soldats ont ordonné que tous les habitants se rassemblent, puis ils nous ont séparés. Les hommes d’un côté, les femmes de l’autre, et les enfants au milieu. Ils nous ont donné du chocolat et ils ont joué avec nous pendant qu’ils emmenaient nos mères et nos pères. En réalité, ils nous occupaient pendant qu’ils violaient les femmes et torturaient les hommes. Ils ont même essayé de regrouper les hommes dans une grange et de l’incendier. Les soldats faisaient tout pour nous distraire, mais j’ai bien vu et entendu ce qui se passait, c’est pour cela que je raconte cette histoire ; impossible de me taire…
Alors que les soldats nous gavaient de chocolat, soudain un bruit a retenti dans le village, un bruit indescriptible… Je suis incapable de décrire ce bruit… Je n’avais que 7 ans mais ce bruit résonne encore dans mes oreilles, je ne peux pas l’oublier. À mon avis, c’était la voix de Dieu, oui, Dieu… Tout le monde l’a entendu, et tout le monde a pensé comme moi… La voix de Dieu… Nous adorions le chocolat mais en entendant ce bruit, nous nous sommes arrêtés net et avons laissé tomber par terre nos friandises.
Tout à coup, une fumée noire est apparue derrière le village, les chats miaulaient, les chiens aboyaient, tous les animaux s’agitaient. C’était quelque chose d’incroyable, quelque chose qu’on ne peut pas décrire…
Le village s’est transformé en champ de bataille… Imagine : un villageois travaille toute la journée dans les champs, le soir il rapporte sa récolte au village, l’entrepose soigneusement dans les abris, se rend sur la place du village et là… tout disparaît ! Et ça, c’est l’État qui en est responsable… Il détruit nos villages qu’on doit abandonner sans rien emporter. Aucun vêtement. Nous n’avons rien pu prendre avec nous. Nous avons dû fuir, quitter le village, sans savoir où aller… Il fallait partir… Tout le monde pleurait… Ils ont essayé de brûler vif tous les hommes du village en les rassemblant dans une grange ! Tu imagines…? Tu sais ce qui m’a fait le plus de peine ? J’avais sept ans et ce n’était pas la destruction du village, ni même les pleurs des gens… C’était la mort de mon petit mouton. Mon petit mouton était mort, ils l’avaient tué.
J’ai vécu ça… J’ai vraiment vécu ça… Aujourd’hui, je regarde autour de moi. J’ai grandi et comme tout le monde ici – regarde –, je porte les cheveux longs, j’ai un style qui ressemble à celui des autres. Mais les gens, là, est-ce qu’ils ont vécu ce que j’ai vécu? Est-ce qu’ils ont vu ce que j’ai vu ? Moi, je suis là aujourd’hui, sain et sauf, mais c’est difficile, très difficile…
Depuis, il s’est passé beaucoup de choses. J’ai quatorze oncles maternels, enfin j’avais… car sept sont morts… Dans mon village, beaucoup de gens ont perdu la vie. Qui les a tués? Personne ne sait… C’est pas clair… Qui étaient ces soldats? Je ne sais pas… Je me souviens simplement des gens armés, des gens blessés, des corps mutilés, sans jambes, sans oreilles, sans bras… Qui étaient-ils ? Je ne sais pas… Je sais seulement que c’étaient des êtres humains, c’est pour ça que j’éprouvais de la pitié. J’ai vécu ça, j’ai vraiment vécu ça ! Je suis un citoyen du monde… Je n’appartiens pas à une terre… Gloire à la patrie !…
Aujourd’hui, nous étions sur la place d’Üsküdar et un groupe, environ une cinquantaine de personnes, s’était rassemblé pour protester en criant : “Les martyrs ne meurent pas, la nation ne se divise pas”, ce genre de slogans, quoi ! Je les ai observés, ils étaient tous habillés correctement, ils tenaient chacun un drapeau turc et marchaient en lançant leurs slogans. J’ai réfléchi et je me suis demandé si nous aussi, nous aurions dû lancer ces mêmes slogans à l’époque… Non, finalement nous avons bien fait… Aujourd’hui, je suis en vie… Je suis en vie pour raconter cette histoire. J’ai une histoire à raconter…
Ecoutez cette histoire en turc :
Traduit du turc par Delphine Odabaşı (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 15 mars 2013
Cette histoire vraie fera partie du livre que François Beaune publiera aux éditions Verticales en octobre 2013. Vous aussi, vous pouvez déposer la vôtre dans la bibliothèque disponible sur le site de Marseille-Provence 2013

lundi 11 février 2013

HISTOIRE VRAIE – Turcs et Serbes du Kosovo, le matin du 1er mai 1945


À l’occasion de Marseille-Provence 2013 Capitale européenne de la culture, l’écrivain français François Beaune fait le tour de la Méditerranée pour collecter des “histoires vraies”. Lepetitjournal.com d'Istanbul est partenaire de son projet. Damla Cuhadar nous raconte, en français, une histoire d’amitié entre Turcs et Serbes du Kosovo, à l’époque où l’armée allemande occupait la Yougoslavie
“Maman, maman ! C’est fini, la guerre est finie ! Vous entendez ? Il n’y aura plus de soldats allemands !”
Un petit garçon avait crié gaiement. On pouvait facilement sentir la victoire dans les yeux marron de cet enfant. Il avait continué à annoncer la fin de la guerre avec ses propres mots. Mais il y avait une autre source de joie dans la maison… Et, il n’y avait pas fait attention. Pour l’instant, le plus important c’est la paix !

“Vous imaginez ? Nous pouvons courir dans les jardins librement, il n’y aura plus de coup de feu ! Nos voisins serbes sont libres aussi ! Je peux jouer avec mon ami Jasna !”
Son ami… C’était un symbole de l’amitié entre Turcs et Serbes en cette période de guerre. Ils avaient passé de très mauvais jours ensemble. Les enfants de ces familles avaient vécu la Deuxième Guerre mondiale. Ils ne pouvaient pas jouer librement à cause des soldats dans les rues. On entendait toujours des coups de feu… C’était des choses qu’on n’imagine pas facilement quand on ne les a pas vécues. C’était les cauchemars de la guerre pour les enfants.
Pendant la guerre
Cette histoire de l’amitié entre deux peuples différents se passe au Kosovo, en Yougoslavie qui était occupée par l’Allemagne. Il y avait un traité entre les Turcs et les Allemands, qui concernait l’interdiction de nuire aux citoyens turcs au Kosovo pendant l’occupation parce que la Turquie avait décidé de rester neutre pendant la guerre. Au contraire, les conditions étaient différentes pour les Serbes, les Allemands les tuaient et faisaient prisonniers. Mais, jamais ils ne pourraient tuer l’amitié entre ces deux peuples différents.
La famille turque qui s’appelait Sümer, vivait donc au Kosovo et ils avaient des voisins serbes. Le chef de famille, et aussi la mère de cet enfant du début de l’histoire, s’appelait Mahpeyker. Elle avait fait un acte d’héroïsme pour protéger ses voisins serbes. C’était un matin semblable à l’apocalypse : la tempête poussait les branches des arbres par terre. Les soldats allemands avaient frappé à la porte et essayaient de la casser. À ce moment-là, les voisins serbes étaient venus pour une visite.
Mahpeyker était sortie seule, et avait ouvert la porte aux soldats. Elle avait dit “Mahométan”, ce qui signifiait que les personnes de cette maison étaient tous musulmans. En vertu de la convention, les soldats ne pouvaient pas leur faire du mal. Alors, à partir de ce jour-là, et pendant tout le reste de la guerre, Mahpeyker avait donné l’hospitalité à ses voisins. Cette femme avec des yeux bleus avait été un exemple de courage, parce que c’était un gros risque que de protéger les ennemis du pays occupant.
On retourne à ce matin du 1er mai 1945
“Tu as une autre amie pour jouer, Soner !” dit le père. L’enfant s’était tu, et il s’était arrêté dans sa joie. Il était vraiment étonné : “Qu’est-ce que son père avait dit ?” Il avait suivi son père à l’intérieur de la maison jusqu’à la chambre de ses parents, et vu ce qui deviendra son plus grand souvenir de la paix : sa sœur Belkıs qui était née quelques minutes avant.
Maintenant, c’est le temps d’expliquer le réel : Belkıs est ma grand-mère, et j’ai écouté cette histoire qu’elle m’a racontée. Soner est mon grand-oncle. Je vous conseille de faire attention à la date de naissance de ma grand-mère : le 1er mai 1945, c’était la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Belkıs était le souvenir de la paix, c’est vrai !

Mais, il ne faut pas oublier la réalité, les conflits continuent aussi de nos jours. Leur solution n’est-elle pas de toujours laisser les enfants jouer dans les rues…
Damla Cuhadar (http://www.lepetitjournal.com/istanbul) vendredi 8 février 2013
Cette histoire vraie fera partie du livre que François Beaune publiera aux éditions Verticales en octobre 2013. Vous aussi, vous pouvez déposer la vôtre dans la bibliothèque disponible sur le site de Marseille-Provence 2013